Le soleil, tel un charbon ardent, se consumait à l’horizon d’Arnhem, teintant la terre de pourpre et d’or. Assis en cercle autour du foyer mourant, les anciens se taisaient. La nuit tombait et, dans ce silence, les jeunes initiés apprenaient à écouter non pas avec leurs oreilles, mais avec le sang qui battait à leurs tempes.
Parmi eux, Djalu se distinguait par son allure fière et ses yeux étincelants d'impatience. Pour lui, le feu n’était qu’un serviteur docile, un outil à dompter. Il savait allumer les grands brasiers de chasse, ces murs de flammes qui rabattaient le gibier vers les lances des hommes. Il croyait, dans l'arrogance de sa jeunesse, que le feu appartenait à son clan et à lui seul.

Le vieil Oomera, dont la peau plissée rappelait l'écorce des eucalyptus sacrés, posa sur lui un regard lourd de sagesse.
« Djalu, » murmura-t-il, la voix grave comme le roulement du tonnerre lointain, « demain, le ciel se voilera de fumée. La foudre a embrassé la grande plaine de spinifex. Nous irons chasser à la lisière des flammes. Mais souviens-toi : nous ne serons pas les seuls maîtres de cette danse. »
Djalu sourit en son for intérieur. Quels autres maîtres ? Les hommes de sa tribu étaient les plus habiles chasseurs de ces terres arides, les seuls à oser défier la fournaise.
Le lendemain matin, le monde avait changé. Le vent hurlait, les flammes dansaient en un mur infranchissable, poussant devant elles une cohorte effarée de sauterelles, de lézards aux écailles luisantes et de wallabies aux bonds désordonnés. Les chasseurs, lances en main, attendaient, immobiles, à la lisière du chaos.

Djalu excellait. Chaque créature qui fuyait l’enfer gris tombait sous sa lance, fauchée net. Mais soudain, le vent changea. Le feu, capricieux, se tourna vers une large crique asséchée, un rempart naturel que les flammes semblaient ne pas pouvoir franchir.
« La chasse est finie ! » s'exclama Djalu, sa voix couvrant les crépitements. « Le feu va s’éteindre contre le lit de la rivière. Le gibier se réfugiera de l’autre côté, hors de notre portée. »
Oomera ne répondit pas. Il se contenta de lever un doigt noueux vers le ciel obscurci.
Au-dessus de la fumée, des ombres tournoyaient. Des dizaines, des centaines d'ailes noires et dorées traçaient des spirales dans les courants d'air brûlant. Ce sont les Karrkanj, les faucons de feu, les maîtres invisibles de ce bal des éléments.

Fasciné, Djalu retint son souffle. Un grand faucon bérigora, aux plumes sombres comme la nuit et aux yeux couleur ambre, plongea droit vers la fournaise. Ses ailes frôlèrent les flammes sans craindre leur morsure. Lorsqu’il se redressa, ce n’était pas une proie qu’il serrait dans ses serres, mais une branche d’eucalyptus tordue et rougeoyante d’où s’échappait une traînée de fumée grise.
L’oiseau s’éleva, majestueux, porteur de son fardeau de braise. Il survola la crique asséchée, franchissant d’un battement d’aile la barrière que les hommes croyaient infranchissable. Puis, sous les yeux écarquillés de Djalu, il lâcha la branche sur l’herbe sèche de la rive opposée.
Une étincelle. Un frémissement. Et soudain, un nouveau foyer jaillit, piégeant le gibier qui, pensant avoir trouvé refuge, se retrouva de nouveau acculé vers les chasseurs.

Le faucon s’éleva dans l’azur, poussant un cri perçant, comme pour saluer les hommes, ou peut-être pour les narguer.
« Tu vois, Djalu, » murmura Oomera, tandis que les lances reprenaient leur œuvre, « tu croyais le feu ton esclave. Tu as oublié qu’il est un esprit libre… et que les oiseaux dansaient avec lui bien avant que nous n’apprenions à frotter deux morceaux de bois. Ils ne craignent pas le feu. Ils l’invitent à leur festin. »
Ce soir-là, la chasse fut la plus abondante dont la tribu se souvenait. Pourtant, près du lorrkkon, le tronc creux cérémonial, Djalu ne se vanta pas. Il resta silencieux, les yeux perdus dans les braises, comme si le feu lui-même lui parlait.
Oomera s'approcha et lui tendit une branche enflammée, tenue à bout de bras.
« Prends-la », ordonna-t-il.

Djalu hésita. La chaleur lui brûla les paumes et les étincelles menacèrent ses doigts. Il recula instinctivement.
« Pour être un homme sur cette terre, tu dois comprendre que tu ne possèdes rien », dit le sage. Ni la terre, ni le feu, ni le vent. Le Karrkanj ne cherche pas à dompter les flammes. Il les observe. Il les respecte. Et lorsqu’il en a besoin, il s’allie à elles. La véritable intelligence ne réside pas dans la domination, Djalu. Elle est dans l’harmonie. »
Djalu fixa la branche fumante dans sa main, puis leva les yeux vers le ciel dans lequel les faucons de feu, repus, s'endormaient parmi les étoiles. Il comprit.
Ce soir-là, et pour toutes les cérémonies à venir, il ne dansa plus comme un guerrier terrassant sa proie. Il dansa les bras grands ouverts, une branche de feu levée vers le ciel, imitant le vol lourd, fier et sacré du faucon. Dans ses mouvements, ce n'était plus un chasseur qui dominait la nature, mais un homme qui dansait enfin avec elle.
Par Momo
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