La ville respirait par saccades, au rythme des flux de données et des battements de cœur épuisés. Dans les artères de la Mégalopole Connectée, des millions de citoyens-travailleurs glissaient, anonymes, dans les tubes de transport magnétique. Leurs visages, éclairés par la lueur bleutée de leurs écrans individuels, ne se croisaient jamais. Si l’un d’eux s’effondrait, terrassé par la fatigue, la foule le contournait d’un pas mécanique, de peur de voir son score de productivité horaire diminuer. Les immenses murs d'écrans diffusaient en boucle les bilans des famines dans le sud et des inondations dans le nord. Personne ne levait les yeux. Ces drames n'étaient plus qu'un bruit de fond, une bande-son à laquelle plus personne n'accordait d'attention.
Ce matin-là, à la station centrale du Réseau Virtuel Global, l’impensable se produisit.

Le Grand Influenceur, dont le sourire retouché à l’infini inondait chaque écran de la cité, laissa échapper sa créature de compagnie : un Glitch-Bunny, un lapin numérique aux poils fluorescents, une IA de luxe valant le prix de trois hôpitaux ruraux. D'un bond malicieux, il atterrit sur la bande passante principale, cette autoroute de données qui alimentait la mégapole en énergie.
La panique fut immédiate.
Sur tous les réseaux, le Grand Influenceur publia un message en lettres de feu : « Mon Glitch-Bunny est en danger. Mon cœur saigne. Sauvez-le ! »

En moins de trois minutes, la machine s’emballa :
- La haute direction du réseau coupa l’alimentation de trois lignes de transport majeures. Des dizaines de milliers de passagers restèrent coincés dans le noir, étouffant dans des rames à l'arrêt. Peu importait : il fallait sauver le pixel rose.
- Les comités d’éthique virtuelle se réunirent en urgence, en direct à la télévision, pour débattre, larmoyants, de la souffrance potentielle d’un lapin de silicium.
- La Compagnie du Réseau publia un communiqué solennel : « Nous mobilisons toute notre bande passante et l’énergie de nos serveurs pour sauver cette vie précieuse. Nos pensées accompagnent son propriétaire. »
Pendant ce temps, dans une rame bloquée, une panne de climatisation provoqua l'évanouissement de personnes âgées. Personne ne broncha. Le paradoxe était cruel : on sacrifiait le bien-être de milliers d’êtres de chair et de sang pour un algorithme en forme de lapin.

Le système redémarra finalement de lui-même. Le flux de données écrasa le Glitch-Bunny dans une gerbe d’étincelles numériques.
Un deuil national fut décrété.
Au milieu de ce chaos se tenait Naïm, un jeune apprenti technicien chargé de nettoyer les données sur les quais virtuels. Il avait tout vu : les larmes du grand influenceur pour son lapin disparu, puis, dix minutes plus tard, le même influenceur enjambant un sans-abri fiévreux pour aller signer un contrat publicitaire.
Le soir même, Naïm descendit dans les sous-sols du serveur central, là où les données oubliées allaient mourir. Il y trouva le Vieux Codeur, un ermite aux yeux fatigués, entouré d'écrans cathodiques clignotants.
« Grand Ancien, demanda Naïm, pourquoi la mort d'un tas de pixels fait-elle pleurer toute la ville, alors que nous détournons les yeux devant les drames qui se jouent chaque jour à nos pieds ? »

Le Vieux Codeur sourit, amer. D'un geste lent, il désigna les lignes de code qui défilaient sur ses écrans, comme les fantômes de ce que la ville avait été.
« Parce que, mon enfant, les hommes ont peur de leur propre reflet. Pleurer la fin du monde ou la mort de mille inconnus, c’est trop lourd. Ça les forcerait à remettre en cause tout ce qu’ils ont construit. Alors, ils choisissent des symboles. Un lapin virtuel, un chat égaré… C’est une tragédie à leur taille. Un drame propre, scénarisé, qui se monnaie en likes et en partages. En pleurant sur une vie artificielle, ils croient encore avoir une âme, tout en évitant soigneusement de sauver celles qui souffrent à leur porte. »
Il marqua une pause, puis ajouta, la voix rauque :
« C’est la lâcheté de notre époque : mettre le monde en pause pour un pixel et passer la détresse humaine en accéléré. »
Naïm comprit alors que la vraie cécité de son temps n'était pas un bug du système.

C'était une panne de l'âme.
Il posa son balai de données, quitta la Station centrale et décida de consacrer sa vie non pas à réparer le réseau, mais à regarder enfin les yeux de ceux que tout le monde ignorait.
Par Momo
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