Au-delà des collines de la Raison, là où même le vent semblait haleter sous le poids des attentes, se trouvait Musculia, un royaume dans lequel la valeur d'un homme se mesurait à ses veines saillantes et à ses muscles gonflés comme des voiles au vent. Les dieux y étaient des haltères, les temples des salles de musculation et les prières des grognements sourds arrachés à des poitrines oppressées. Les habitants y croyaient dur comme fer : plus un homme était large, plus il se rapprochait des cieux.
Mathias, lui, était une sauterelle.

Fluet et vif, il courait dans les forêts comme une brise et grimpait aux arbres comme un écureuil moqueur. Mais à Musculia, une sauterelle n'était qu'un insecte, un rien, une ombre que les Taureaux écrasaient sans même baisser les yeux. Les assemblées du village le reléguaient au dernier rang et les Anciens le considéraient comme un outil rouillé. Un soir, alors que le soleil teintait les nuages de pourpre, Mathias, le cœur lourd, franchit le seuil de l'Illusion Musclée, l'échoppe du Grand Alchimiste.
L’homme qui l’attendait avait un cou si large que sa tête semblait superflue. Ses bras, noueux comme des racines millénaires, reposaient sur un comptoir en chêne usé par les rêves brisés.
« Tu veux devenir un Taureau ? » murmura-t-il sans même lever les yeux. Sa voix était grave, telle celle d'un rocher dévalant une montagne. « Courir après le vent, c'est l'affaire des fous. Toi, tu veux la Connaissance Circulaire. »

D'un geste lent, il glissa sur la table un flacon de verre bleu, aussi fragile que le destin qu'il renfermait. Une étiquette jaunie y était collée : « MK-777 », écrit en lettres qui paraissaient suinter une lueur maléfique.
« Bois ceci à chaque pleine lune, injecte-toi l’essence de la Grande Testo, et tu deviendras un dieu. Mais sache, Sauterelle, que ce chemin transforme le sang en lave et l’âme en désert. »
Mathias hésita. Le prix était exorbitant : toutes ses économies et quelque chose de plus précieux encore, son bon sens. Mais, face au miroir que l’alchimiste lui tendait et dans lequel son reflet se moquait de lui, il paya.
Les premiers cycles furent miraculeux.

Ses épaules s'élargirent comme les ailes d'un aigle déchaîné. Ses veines, autrefois discrètes, devinrent des rivières sombres sous une peau tendue comme un tambour. Sur les parchemins lumineux du royaume, ces écrans sur lesquels Musculia exhibait ses champions, son nom était scandé et son image adorée. Les villageois l’applaudissaient, les jeunes l’idolâtraient. Mathias ne marchait plus, il écrasait le sol. Il ne parlait plus, il ordonnait.
« Enfin, je suis un homme », se disait-il en admirant son reflet dans le fleuve dont l'eau semblait frémir sous son regard.
Mais la magie noire, comme un serpent, se love toujours avant de mordre.

Bientôt, son corps se rebella. Sa peau se couvrit de boutons écarlates, comme si la terre elle-même avait craché son feu sous son épiderme. Ses nuits devinrent un supplice : un brasier invisible le consumait de l'intérieur. Pire encore, son humeur devint aussi imprévisible qu'un orage d'été. Un jour, parce qu'une charrette avançait trop lentement à son goût, il entra dans une rage noire. Ses poings, devenus des marteaux, réduisirent en éclats les roues de son propre chariot. Et quand il se vit dans les débris, il ne se reconnut plus, avec ses yeux injectés de sang.
Pour étouffer ces tourments, il retournait voir l’alchimiste qui lui vendait un nouveau remède à chaque fois : une potion pour apaiser le cœur, une herbe pour purger le foie, une poudre pour voler quelques heures de sommeil. À seulement dix-huit ans, Mathias avalait chaque matin une dizaine de pilules colorées, comme un mendiant avide de miettes de puissance. Il était devenu l’esclave de son propre corps.

Un matin, alors que la foule était rassemblée pour le voir soulever le Rocher des Ancêtres, un bloc de granit aussi lourd que l’orgueil de Musculia, son cœur s’emballa. Ses muscles, jadis infatigables, tremblèrent comme des feuilles sous une tempête. Le rocher vacilla, puis s’effondra, frôlant ses jambes de marbre.
Mathias s’écroula sur l’herbe, le souffle court et le visage livide. Les villageois, déçus, se dispersèrent, cherchant un nouveau héros à encenser. Seul Dan le guérisseur, un vieil homme aux mains calmes et au regard perçant comme une lame, s'agenouilla près de lui.
« Dis-moi, jeune Taureau, murmura-t-il en lui essuyant le front avec un linge humide, que deviendra ce temple de chair dans dix hivers ? Courons-nous à notre perte pour plaire aux sots ? »
Mathias, la voix brisée, les pensées brouillées par les toxines, balbutia :
« Je voulais juste être fort. Être respecté. Ne plus être une sauterelle. »
Dan sourit, triste et sage.

« La vraie force ne s’injecte pas dans les cuisses, mon fils. Regarde tes mains : elles tremblent. Regarde ton cœur : il s’épuise. Tu as troqué ta liberté contre une cage de muscles. Tu es devenu un animal… mais as-tu au moins sauvé l’homme en toi ? »
Dan l'emmena loin des enclumes et des miroirs menteurs, là où la forêt reprenait ses droits. Pendant de longs mois, Mathias traversa l'enfer de la détoxication. Son corps, jadis gonflé d'artifice, fondit comme la cire au soleil. Ses bras redevinrent fins, ses épaules s'affaissèrent. Chaque matin, devant le miroir, il pleurait. Qui était-il, maintenant ?
Mais à mesure que les poisons le quittaient, son esprit s'éclaircissait. Il réapprit à entendre le chant des oiseaux et à sentir la caresse du vent sur sa peau, une sensation oubliée et étouffée sous les couches de muscle et de mensonge. Il comprit alors la terrible vérité : les alchimistes de Musculia ne vendaient pas de la force, mais de la dépendance. Ils ne créaient pas des hommes, mais des enfants terrifiés par leur propre fragilité.

Un jour, Mathias revint à Musculia. Il croisa deux jeunes apprentis, Tom et Alexandre, les yeux brillants d’une ambition aveugle, qui s’extasiaient devant un nouveau flacon bleu, plus prometteur que le précédent.
Il s'arrêta, les observa un instant, puis sourit. Léger. Libre.
Il n’avait plus les pectoraux d’acier d’antan. Ses veines ne saillaient plus comme des serpents sous la peau. Mais il marchait droit, l’esprit serein, avec une force que nul alchimiste ne pourrait jamais vendre : la maîtrise de soi.
Et cette fois, quand les villageois le regardèrent passer, certains baissèrent les yeux pour la première fois.
Par Momo
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