Il était une fois, perchée sur un plateau de marbre blanc veiné d'or, la cité d'Imposia. Ses tours élancées brillaient sous le soleil comme des colonnes de calculs parfaits et ses rues, tracées au cordeau, semblaient avoir été dessinées par un comptable méticuleux. Ici, tout était ordonné, classifié, et surtout… taxé.
Au début, les impôts avaient un sens : une taxe sur le sel pour entretenir les routes, une autre sur les fenêtres pour éclairer les nuits. Mais le Conseil des Comptables, qui régnait sur la ville, souffrait d'une maladie aussi sournoise qu'incurable : l'ivresse des chiffres. Pour eux, un budget n'était pas un outil, mais une symphonie à composer, une tour à construire toujours plus haute, toujours plus lourde.
Le peuple d'Imposia, honnête et laborieux, ne se plaignait pas. À chaque nouvelle taxe, les citoyens serraient les dents, travaillaient davantage et payaient. Et c’est là que résidait le piège : plus ils payaient, plus le Conseil voyait la preuve qu’ils pouvaient encore payer plus.

La machine s’emballa.
On inventa la taxe sur le silence (car le silence, disait-on, favorisait la concentration des marchands). Puis vint la taxe sur la pluie (pour le nettoyage gratuit des pavés), suivie de la taxe sur l'ombre (l'ombre était, après tout, un service public : elle protégeait du soleil). Les registres se remplissaient, les coffres débordaient et les visages s'allongeaient.
C’est alors qu’Elian, un jeune archiviste aux doigts tachés d’encre, remarqua quelque chose d’effrayant. En classant les reçus, il découvrit une spirale sans fin : pour payer la taxe sur le travail, les habitants devaient travailler plus. Mais plus ils travaillaient, plus ils gagnaient… et plus leur tranche d'imposition augmentait. Pour s'acquitter de cette nouvelle dette, ils devaient redoubler d'efforts. Et ainsi de suite, jusqu’à l’épuisement.
Imposia devint une fourmilière en folie. Les gens ne dormaient plus, ne riaient plus, ne parlaient plus (la taxe sur la conversation guettait). Ils couraient, transpiraient, fabriquaient des objets inutiles pour alimenter le monstre vorace des coffres publics. Les enfants jouaient moins, les amoureux se parlaient à peine et les personnes âgées soupiraient en comptant leurs pièces plutôt que leurs souvenirs.
Puis vint l’apothéose.
Un matin brumeux, le Conseil, à court d'idées, décréta la taxe sur le souffle. Chaque inspiration serait désormais facturée.

Ce fut l’étincelle qui fit exploser le mécanisme.
Pour payer la taxe, il fallait travailler. Mais pour travailler, il fallait respirer. Et pour respirer, il fallait déjà avoir payé la taxe. Les habitants se retrouvèrent pris au piège d'un paradoxe absurde. Un à un, ils s'arrêtèrent, le souffle coupé, non pas par l'effort, mais par l'absurdité de la situation.
Le commerce cessa. Les métiers à tisser se turent. Les forges s'éteignirent. Le silence, autrefois taxé, devint absolu.
Le Conseil, paniqué, se retrouva face à des montagnes d'or et à une ville fantôme. Ils possédaient tout l’argent du monde, mais plus personne pour leur servir un verre d’eau, allumer un feu ou respirer à leur place. Leur richesse était devenue aussi inutile qu'un château sans portes.
C’est alors qu’Elian, le jeune archiviste, gravit les marches de la grande salle du Conseil. Il ne portait ni registres, ni parchemins, ni calculs. Juste une petite fleur sauvage cueillie dans une fissure du marbre.

— Messieurs les comptables, dit-il d'une voix calme, vous avez oublié une vérité simple : l'économie est comme cette fleur. Si vous l’arrosez trop, vous noyez ses racines. Si vous coupez toutes ses feuilles pour en compter les nervures, elle meurt. Vous n’avez pas géré une cité, vous avez sculpté un désert.
Un silence stupéfait accueillit ses paroles. Puis, avec un sourire aussi malicieux qu’implacable, Elian proposa une dernière taxe. La toute dernière. La taxe sur l’accumulation : chaque pièce d’or entreposée dans les coffres du Conseil serait taxée à 100 %. L’argent ainsi récolté serait redistribué aux citoyens sous forme de crédits de repos et de rêverie.
Prisonniers de leur propre logique (comment refuser une taxe ?), les comptables durent signer le décret.

En un instant, les coffres furent vidés. L’or, redevenu un simple outil et non plus un dieu tout-puissant, permit aux habitants de ralentir. Imposia changea de nom. Elle devint Sérénia, la cité dans laquelle on apprit que la vraie richesse ne se mesurait pas à l’épaisseur des registres, mais à la profondeur d’un souffle… sans avoir à vérifier son solde.
Quant à Elian ?
Il brûla tous les registres de taxes pour chauffer la ville pendant l’hiver.
Pour la première fois depuis des années, les flammes crépitèrent… sans qu’aucune taxe ne vienne les éteindre.
Par Momo
Aucun commentaire