Dans le Pays de Caux, là où la brume s'étire parfois si bas qu'elle force les corbeaux à marcher, se dressait l'église de Saint-Béton-des-Brises. Un édifice moderne, cubique et gris, bâti par un architecte qui, un matin d'inspiration douteuse, avait confondu les plans d'un séchoir à endives avec ceux d'une maison de Dieu.
À l'intérieur, pas de vitraux chatoyants, pas de fresques dorées. Juste une statue en bois de saint Cottolengo, importée d'Italie par un curé facétieux, peut-être par ennui, peut-être par ironie. Le saint y était représenté le regard perdu, les bras mi-ouverts, exactement comme quelqu'un à qui l'on vient d'annoncer : « On a encore oublié de payer la facture d'électricité. »

Pourtant, chaque année, au mois de juin, les murs de béton suintaient une angoisse collective. Des nuées de jeunes gens aux visages blafards et aux cernes violacés gravissaient la colline. On les appelait les « Bacheliers ». Ils ne venaient ni chercher la vérité, ni la paix de l'âme. Ils venaient chercher la moyenne.
Pour l'obtenir, le rituel était immuable : acheter un cierge en cire véritable (trois euros, prix fixé depuis 1987), le brûler devant la statue de saint Cottolengo, puis murmurer la formule sacrée : « Saint Cottolengo, faites que le correcteur soit distrait ou qu'il ait mal aux yeux. »
Parmi les pèlerins de cette année-là se trouvait Barnabé, un jeune homme dont la méthode de révision se résumait à un seul principe : « Si je dors avec mon manuel sous l’oreiller, peut-être que la physique quantique s’infiltrera dans mon cerveau par osmose. » Devant l'échec patent de cette stratégie, il s'en remit au saint, comme des générations de cancres avant lui.

Autour de la statue, les murs étaient recouverts de plaques de marbre gravées de remerciements :
« Merci pour le 14 en maths. »
« Reconnaissance éternelle pour le rattrapage d’anglais (10,1/20). »
« Saint Cottolengo, tu es le seul à avoir cru en moi (et encore, j'ai des doutes). »
Barnabé alluma son cierge. Au même instant, trois cents autres adolescents firent de même.

C'est alors que se produisit le phénomène que les physiciens qualifient d'« égrégore des glandeurs » : quand trois cents esprits refusent simultanément de réfléchir et concentrent toute leur énergie sur un bout de bois, une faille se crée dans l'espace-temps. Une ferveur si intense, si compacte, qu'elle en devient presque tangible.
Soudain, un craquement sec, tel celui d'un vieux chêne sous la tempête, retentit dans la nef :
« Par tous les saints d'Italie… Est-ce que quelqu'un pourrait enfin éteindre ces bougies ? On étouffe ici ! »
La statue venait de bouger. Elle s'étira, faisant grincer ses articulations de tilleul, puis descendit de son socle avec la grâce d'un meuble IKEA mal monté.
La foule des bacheliers, frappée d'une sidération mystique, s'agenouilla dans un bruissement de vêtements froissés. Leurs cœurs battirent à l’unisson, habités par une nouvelle certitude : le miracle était en train de se produire. « Le Saint existe ! » songea Barnabé, les yeux écarquillés. « Donc, je n’ai plus besoin d’apprendre la chronologie de la guerre froide ! »

Le saint en bois s’approcha de lui et lui tapota le crâne d’un doigt rigide, à la manière d'un professeur excédé devant un élève particulièrement lent.
« Alors, mon garçon, qu’y a-t-il là-dedans ? » demanda-t-il d’une voix rauque, comme s’il lui coûtait un clou de plus à chaque syllabe.
« De la foi, Monseigneur ! » bafouilla Barnabé, le front luisant de sueur. « Une foi immense en votre pouvoir ! »
« Justement, c’est bien ce qui m’inquiète », soupira le saint en croisant les bras. « C'est vide comme un grenier après un déménagement. Tu confonds la foi et la paresse, mon enfant. »
Un murmure d'incrédulité parcourut l'assistance. Un candidat audacieux s'avança :
« Mais… les plaques sur le mur ? Ceux qui ont réussi grâce à vous ? »

Le saint s'assit sur le rebord de l'autel, les jambes de bois croisées avec une élégance improbable.
« Ah, les plaques… parlons-en. » Il compta sur ses doigts, comme s’il cherchait ses mots. « Vous êtes trois mille à venir chaque année. Deux mille cinq cents ont travaillé un minimum. Ils auraient eu leur bac de toute façon. Ils réussissent, ils m’offrent du marbre. Les cinq cents autres, les vrais cancres, ont misé leur avenir sur mon bout de bois. » Il marqua une pause théâtrale. « Se plantent lamentablement. »
Un silence gêné s'installa.
« Mais ceux-là », continua-t-il en souriant, « n’achètent jamais de plaque pour écrire : “À Saint Cottolengo, qui m’a laissé couler comme une pierre au fond de l’étang”. Le silence des vaincus est la fortune des prophètes. »
Un frisson parcourut la nef. La sidération joyeuse se transforma en une panique bien plus saine.
« Alors, vous ne faites rien ? » demanda Barnabé, le cœur serré. « Tout ceci n’est qu’une illusion ? »

Le saint sourit et une légère fente apparut sur son visage, comme une faille dans un mur de certitudes.
« Oh, la croyance est une force redoutable. Vous êtes venus ici chercher une certitude pour figer vos peurs. » Vous vouliez que je vous dise : « Tout est écrit, ne pensez plus. » » Il secouait la tête, amusé. « C'est une sidération confortable, mais c'est une mort de l'esprit. »
Il se releva, reprit sa pose rigide sur son socle et se figea à nouveau. Mais juste avant de redevenir une statue immobile, il murmura, si bas que seuls ceux qui écoutaient attentivement purent l'entendre :
« Le savoir réclame un effort. L’ignorance, du courage. Mais la croyance aveugle ne demande qu’un chèque de trois euros. À vous de choisir ce que vaut votre tête. »
La lumière du jour filtra à travers les vitraux fissurés. Les adolescents se relevèrent lentement, comme s'ils émergeaient d'un rêve fiévreux. Quelque chose avait changé. La ferveur béate avait laissé place à une agitation nerveuse, mais vivante. Leurs esprits n'étaient plus prisonniers de l'attente du miracle. Ils étaient réveillés.

Barnabé regarda son cierge qui achevait de se consumer dans un dernier soubresaut de flamme. Il comprit que le saint ne lui donnerait pas la réponse à l'épreuve de philosophie.
En sortant sur le parvis, il croisa M. Leblanc, le maire du village, qui était occupé à compter les recettes des cierges afin de financer la réparation du toit qui fuyait depuis 1998.
« Alors, mon jeune ami, confiant pour le bac ? » demanda l’élu avec un sourire de politicien en campagne.
Barnabé lui sourit à son tour. Il ouvrit son sac, en sortit un manuel d'histoire aux pages cornées et répondit :
« Monsieur le Maire, le saint vient de m'apprendre la seule chose que je sache maintenant avec certitude : c'est que je ne sais rien. » Il marqua une pause, puis ajouta avec un clin d’œil : « J’ai deux jours pour y remédier. »
Il descendit la colline en courant, laissant derrière lui les marchands de marbre, les dévots immobiles… et, pour la première fois de sa vie, l'envie d'apprendre.
Par Momo
Aucun commentaire