Tout commença dans la splendeur stagnante d’une coupelle de pot de fleurs abandonnée par l’un de ces immenses bipèdes dépourvus de plumes. Pour le commun des mortels, il s'agissait d'un centilitre d'eau croupie, enrichi de débris de terreau et de rêves avortés. Pour ma mère, c’était l’Éden.
C'est là qu'elle me déposa, sous la forme d'un œuf minuscule, en me faisant la promesse solennelle d'un avenir glorieux. « Ici, mon fils, tu grandiras à l’ombre des géants, ces dieux mal léchés qui méprisent notre existence. »

Ma vie de larve fut une oisiveté patriotique. Suspendu la tête en bas à la surface du liquide, je respirais par l'anus tout en filtrant d'exquises bactéries, comme un gastronome dégustant un cru rare. Nous étions des milliers de frères et sœurs, frétillant dans un bonheur simple et ignoré. Parfois, une ombre colossale passait au-dessus de nous : le Bipède. Il se plaignait, entre deux gorgées de rosé tiède, d'un prétendu « manque d'eau pour ses tomates », ignorant superbement que cette sécheresse qu'il maudissait maintenait notre berceau à une température tropicale idéale de 35 °C.
Les savants de notre espèce l’avaient prédit depuis des millénaires : « Pour le moustique, la canicule n’est pas une crise, c’est une opportunité immobilière. Si l’eau se fait rare, le moindre bouchon de bouteille oublié devient un palace et la moindre flaque, un spa cinq étoiles. ». Extrait des Mémoires de l’EID (Entomologie incomprise des dominateurs).

Puis vint le jour de la métamorphose, ce passage obligé de la larve poétique au prédateur élégant. J'ai brisé mon armure de nymphe comme on rompt un contrat de location, déployé mes ailes délicatement zébrées, car le moustique moderne a le sens du style, puis j'ai pris mon envol dans les courants d'air lourds de juillet. Je n'étais plus un simple tube digestif aquatique. J’étais devenu un aristocrate du crépuscule, un dandy des nuits d’été.
Très vite, je compris ma mission. Nous, les mâles, sommes des êtres de paix, de poésie et de nectar. Nous butinons les fleurs, nous dansons dans l’air tiède de nos vols nuptiaux et nous composons des symphonies à 600 battements d’ailes par seconde. Mais ma compagne, ma chère compagne ! Pour perpétuer notre noble lignée et mener à bien sa sainte maternité, avait besoin d'un ingrédient d'une extrême rareté, une substance royale que seuls les Géants Bipèdes possédaient : le sang chaud de leur arrogance.
C'est là que le malentendu tragique a commencé.

Les humains s'imaginent que nous les piquons par sadisme, par méchanceté gratuite ou pour gâcher leurs apéritifs en terrasse. Quelle vanité ! Ils ne considèrent pas la piqûre comme une œuvre de charité obligatoire, un don de sang involontaire au service de la biodiversité. Non, pour eux, nous sommes des terroristes en minijupe.
Armé de mes capteurs de CO₂ de dernière génération (plus précis que ceux de la NASA), je guidai ma promise vers une table de jardin où les Géants s'adonnaient à leur rituel estival : boire, transpirer et se plaindre. Le protocole d’approche est une science exacte. Nous repérons nos cibles à leur importante production de dioxyde de carbone. Plus l’humain s’agite, parle fort et expire sa pollution interne, plus il nous invite à dîner. Ce soir-là, un mâle humain particulièrement corpulent, qui avait abusé d'une boisson mousseuse appelée « bière » (qui, selon nos services de renseignement, doublait son attractivité), dégageait un cocktail d'acide lactique et d'ammoniac à se damner. Un festin Michelin.

Ma promise s'approcha en faisant vibrer ses ailes à une fréquence musicale subtile, un doux zzz-zzz destiné à prévenir l'hôte de notre présence amicale, comme un serveur annonçant l'arrivée d'un plat. Et là, l’ingratitude humaine éclata dans toute sa splendeur grotesque.
Au lieu de remercier l’artiste pour cette sérénade, le géant se donna une énorme claque sur la joue, risquant de s’assommer lui-même, tandis que ma compagne se posait avec la grâce d’une ballerine sur sa cheville. Avec la précision d'un chirurgien suisse, elle déploya ses stylets. D’abord, elle injecta un peu de sa salive, un anesthésiant local combiné à un anticoagulant de haute technologie. « Nous leur offrons le confort d’une médecine gratuite ! » pensai-je, fier de notre philanthropie.
Mais non. Leur système immunitaire, d’une susceptibilité pathétique, s’empressa de fabriquer de l’histamine, provoquant l’apparition d’un bouton rouge et d’une démangeaison insupportable. Et voilà que l’humain nous accuse de ses propres réactions allergiques !

Pendant qu'elle pompait le précieux nectar, je contemplais la scène, fasciné par l'absurdité de ces créatures. Ils dépensent des fortunes en bougies à la citronnelle (qui ne font que parfumer agréablement notre dîner), s’enduisent de produits chimiques qui piquent les yeux ou agitent des raquettes électriques comme des possédés en pleine crise de nerfs, transformant leur propre habitat en champ de bataille bruyant et ridicule.
Le repas fut un succès. Gorgée de vie, ma promise s’envola, lourde, mais victorieuse, prête à déposer trois cents petits soldats dans la prochaine flaque d’eau. Quant au Géant, il passa le reste de la nuit à se gratter frénétiquement en maudissant notre sainte existence, ignorant qu’il venait de parrainer, bien malgré lui, la prochaine génération de rois de l’été.
Ainsi, sous les étoiles indifférentes, nous régnions, invisibles et indispensables, sur un empire qu’ils ne verraient jamais.
Par Momo
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