Il était une fois, dans le royaume enchanté de Bureaucratie (anciennement la France, avant que les formulaires n'absorbent son âme), un artisan nommé Jean. Jean avait un rêve : réparer le vieux pont de bois de son village, qui tenait debout par la seule force de l'inertie administrative.
Armé de son marteau, de sa sueur et de trois planches de chêne soigneusement sélectionnées, il s'avança vers l'édifice branlant. C'est alors qu'un froissement de papier retentit dans les buissons. Gontran, haut-commissaire adjoint à la rectitude circulatoire, environnementale et à tout ce qu'on inventerait demain, surgit, un tampon encreur à la main.

« HALTE, MALHEUREUX ! » tonna Gontran, comme s’il annonçait l’apocalypse. « Vous ne pensez tout de même pas réparer ce pont avec du bon sens ? Où est votre Cerfa 12345-Néant, version 2026, révisé en urgence hier à 16 h 47 ? »
Ainsi commença l’odyssée de Jean dans les Terres Infinies de la Paperasse.
Acte I : l’étude d’impact holistique (ou comment ne rien faire très longtemps)
Avant de toucher au moindre clou, Gontran expliqua qu’il fallait d’abord :
- une étude d’impact sur le crapaud persifleur, une espèce disparue depuis 1784, mais dont le principe de précaution exigeait qu’on imagine son retour triomphal… demain.
- une analyse carbone des planches : les chênes avaient-ils poussé en écoutant de la musique classique ? Les clous avaient-ils été forgés par des artisans neutres en émotions ? Un bureau d'études fut missionné. Après six mois et 400 pages de rapports, on conclut : « Le crapaud est probablement mort, mais nous allons vérifier encore. »

Acte II : La Sécurité, cette religion sans Dieu
Le Secrétariat général de la prévention des risques imaginaires entra en jeu. Pour poser une planche à 30 cm au-dessus d'un ruisseau dont l'eau montait à peine aux chevilles, les normes étaient claires :
- équipement obligatoire : combinaison de plongée ignifugée, casque à triple visière (au cas où un oiseau aurait l'idée de vous attaquer), chaussures à bouts de titane et gilet fluorescent « pour que les bureaucrates vous voient souffrir de loin ».
- périmètre de sécurité : des barrières CE sur deux kilomètres autour du chantier. Résultat : la boulangerie du village fit faillite, faute de clients.

Acte III : L’inclusivité, ou l’art de rendre tout impossible
Alors que Jean, alourdi par 40 kg d’équipement, tentait de poser sa première planche, une calèche officielle s’arrêta. En descendit Madame la déléguée à l’harmonisation spatiale et aux chenilles opprimées.
« Vos planches font 15 cm de large », déclara-t-elle, l’œil sévère. « C'est une discrimination envers les chenilles processionnaires qui circulent en convois de 18 cm. Or, ce pont a une pente de 3,2 %. La norme ISO-PONT-2026 exige 3,14 %. Il va falloir tout raboter. À la main. Avec des ciseaux en bois recyclé. »

Épilogue : la victoire éclatante de l’administration
Cinq ans plus tard, Jean avait dépensé toutes ses économies en timbres fiscaux, en frais de dossier (payables en trois exemplaires) et en consultations d'experts en psychologie des ponts. Son dossier de demande d'autorisation pesait désormais autant qu'un chêne adulte (ce qui déclencha une enquête pour déforestation bureaucratique).
Un matin, il reçut enfin l’autorisation préfectorale de poser la première planche. Fou de joie, il courut vers le fleuve, vêtu de sa combinaison ignifugée et muni de son rapport sur les crapauds.
Le pont n’était plus là. Fatigué d'attendre les tampons, il s'était effondré trois ans plus tôt, emporté par le courant. À sa place, Gontran l’attendait, souriant, devant un panneau flambant neuf :

« N’est-ce pas magnifique ? » s’exclama Gontran en contemplant le vide. « C’est propre, c’est conforme… et surtout, personne ne risque de tomber. La sécurité administrative est totale. »
Et c’est ainsi que, dans le royaume de Bureaucratie, on continua de ne pas traverser les rivières. Mais on le fit dans le strict respect de la loi.
Par Momo
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