Volutes

L'aventure d'une vie

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La grande contagion du flou
Samedi 3 octobre 2026 11:28

Il était une fois le royaume de Veridia, une contrée si prospère que l'on y échangeait biens et services en toute confiance, sans jamais regarder les doigts, comme on se serre la main.

Puis vint la Grande Contagion du Flou.

Personne ne sut dire d'où elle venait : une brume, un sortilège, un poison dans l'eau des puits ? On ne connaissait que ses effets : d'un bout à l'autre du royaume, plus personne ne fut capable de distinguer le bon grain de l'ivraie, le vrai du faux, l'excellent du vulgaire. Tout se valait, donc rien ne valait plus rien.

Tout commença, comme bien des catastrophes, par une affaire de pain.

Sur la grand-place, le boulanger Éloi pétrissait chaque matin sa farine de meule bio et chantante, tandis que son voisin vendait, sous la même enseigne, un pain de plâtre et de sciure aussi blanc l'un que l'autre. Le Flou ne s'arrêtait pas aux bouches : on ne pouvait ni goûter avant d'acheter, ni même juger à la vue.

« Trois pièces de bronze le pain », décréta le peuple. « La moyenne. C'est l'équité. »

Éloi compta ses sacs de bon blé, ses nuits de pétrissage, puis ferma boutique en marmonnant : « À quoi bon ? » Il ne resta sur la place que le pain de sciure, toujours vendu trois pièces. Mais à quoi bon, en effet, acheter du pain ? Bientôt, plus personne n'en acheta.

La contagion se répandit comme une traînée de poudre dont on n'ose plus jurer qu'elle soit vraiment de la poudre.

Sur le marché du travail, les érudits exigeants et les charlatans bavards postulaient aux mêmes postes, les premiers bardés de diplômes illisibles, les seconds d'aplomb. Incapables de distinguer le talent du verbiage, les seigneurs jugèrent plus simple de proposer un salaire unique, médiocre, cela va de soi, puisque la médiocrité était la norme.

Les esprits brillants, n'ayant rien à gagner à briller, se retirèrent pour cultiver leurs potagers. L'administration resta aux mains d'incapables notoires dont l'incompétence avait au moins le mérite d'être constante. Les ponts s'effondrèrent. Les lois devinrent incohérentes. Et plus personne ne s'en étonna, car s'étonner exige de savoir comment les choses devraient être.

Le pire survint lorsque le Flou s'en prit à la vie sentimentale.

Sur les sites de rencontres de Veridia, car Veridia, royaume médiéval, n'en demeurait pas moins à la pointe, il devint impossible de savoir si un prétendant était sincère ou un goujat dissimulant sa véritable nature sous un masque de tendresse. La valeur moyenne d'un rendez-vous s'effondra en conséquence : on n'y investissait plus qu'un verre d'eau tiède et dix minutes de silence.

Les cœurs nobles, refusant d'être payés au prix du goujat, se retirèrent du marché du célibat et adoptèrent des chats, créatures dont la sincérité ne variait jamais. Il n'y eut plus de mariages. Il n'y eut plus de naissances. Le royaume s'ouvrit un jour sur une génération de chatons et de maisons closes.

En quelques années, Veridia sombra dans le chaos le plus absolu, mais aussi le plus tranquille.

  • L'économie du troc aveugle. On n'échangeait plus que des boîtes fermées, achetées pour leur forme et leur poids, dont nul ne soupçonnait le contenu, et que personne n'osait ouvrir, de peur d'y découvrir le pire.

  • C'était la justice de l'à-peu-près. Tous les accusés écopaient de trois mois de prison, le montant moyen de la faute, disaient les juges. Les innocents purgeaient leur peine, les criminels repartaient, et la balance, faute de savoir pencher, restait droite.

  • Le silence absolu. Incapables de savoir si une conversation serait enrichissante ou ennuyeuse, les habitants cessèrent tout simplement de se parler. Le silence, lui, ne déçoit jamais : c'est sa principale qualité.

Veridia devint un désert silencieux, peuplé d'ermites barricadés dans leurs demeures, qui conservaient jalousement leurs trésors sans jamais les sortir, de peur de devoir les vendre au prix d'un torchon.

Un jour, un vieil économiste exilé, le dernier, dit-on, à savoir encore ce que valait un mot, repassa par les ruines de la capitale. Il ramassa un morceau d'ardoise, y grava une phrase, puis s'éteignit contre une colonne, cette fois pour de bon.

On lut plus tard sur l'ardoise :

« À vouloir tout payer au prix du doute, nous avons fini par tout troquer contre rien. »

Et le vent, qui n'avait plus rien à emporter, la laissa intacte.



Par Momo

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