Au centre du cosmos, là où les lois de la physique s'effilochaient comme un vieux pull en laine, se trouvait la Grande Galette : une planète plate comme une crêpe oubliée sur une poêle céleste, dorée à point par des milliards d'années de rayonnement micro-ondes. À sa surface, les continents s'étendaient tels des taches de confiture mal essuyées, tandis que les océans, dociles, évitaient soigneusement de déborder par crainte de représailles.
À la tête du ministère de la Bordure, le professeur Barnabé veillait, la moustache frémissante et le compas à la main, au maintien de l’ordre géométrique. Son bureau, une pièce circulaire, était tapissé de cartes où les bords du monde étaient matelassés comme un vieux canapé et où un post-it rouge clamait : « URGENT : Commande de scotch cosmique (lot de 10 000 km) ».

Le Soleil de la Grande Galette n’avait rien d’un astre flamboyant. Il s'agissait en réalité d'une ampoule halogène de soixante watts, accrochée à un fil invisible par un stagiaire mal payé. Chaque matin, elle s’allumait avec un clic sonore qui résonnait jusqu’aux confins du plateau, et chaque soir, Barnabé devait sortir sa perche télescopique en fibre de carbone (livrée avec un mode d’emploi de douze pages) pour actionner l’interrupteur.
Le drame survint un mardi, jour maudit entre tous. L’ampoule grilla. La moitié occidentale du monde se retrouva plongée dans le noir. Les habitants, désorientés, trébuchaient sur des meubles qu'ils croyaient disparus. Les oiseaux, privés de repères, chantaient à contretemps. Et surtout, les cafés fermèrent, car il n'y avait plus de lumière pour préparer les expressos.

Pendant trois jours le chaos régna. Le service d’entretien du ministère fouilla les entrepôts de Brico-Mondial, où les échelles étaient classées par taille : « Pour les ampoules de salon », « Pour les réverbères urbains » et, tout au fond, « Pour les astres célestes (garantie un an) ». Lorsque l’escabeau géant fut enfin livré par un camion-grue, Barnabé, trempé de sueur et de honte, remplaça l’ampoule… pour se rendre compte qu’elle était vissée à l’envers.
Pour éviter que les océans ne se déversent dans le vide intersidéral comme une baignoire mal bouchée, une muraille de glace de 500 mètres de haut ceinturait le disque. Gardée jour et nuit par une escouade d'élite de manchots mercenaires équipés de fusils à harpons et de lunettes de soleil polarisées (pour faire cool), elle constituait le dernier rempart contre les imprudents.

Barnabé adorait raconter l'histoire du navigateur Archibald le Téméraire aux écoliers. Ce dernier, un jour de liesse, avait voulu sauter à cloche-pied sur le bord du monde.
« Et puis ? » demandaient les enfants, les yeux écarquillés.
« Il a été propulsé dans le néant, avec trois paquebots de croisière, un banc de méduses désorientées et le dernier exemplaire de l’Encyclopædia Galactica », répondait Barnabé en sirotant son thé.
Depuis, les panneaux « ATTENTION : BORD » pullulaient et les touristes étaient priés de ne pas s’approcher à moins de 10 km, sous peine de se faire tirer dessus par un manchot nommé Rambo.
Mais le chef-d’œuvre d’ingéniosité de la Grande Galette restait sans conteste la gravité.

« Pourquoi les objets tombent-ils ? » demanda un jour une écolière.
Barnabé, ravi, sortit un schéma de son tiroir :
« Parce que notre planète n’a pas de masse. Elle est propulsée vers le haut par un réacteur géant à la vitesse constante de 9,8 mètres par seconde au carré. C’est mathématique ! »
Les habitants avaient appris à vivre avec cette particularité. Les jours de turbulences spatiales, quand le plateau croisait un « dos d’âne cosmique », toute la population sautait en chœur à trois mètres de haut avant de retomber en renversant systématiquement le thé de 16 heures. Les assurances habitation incluaient désormais une clause « Chute de vaisselle due aux secousses gravitationnelles ».
Pourtant, malgré ces défis, la vie sur la Grande Galette était paisible. Jusqu’à ce matin-là.

En inspectant la bordure, Barnabé découvrit avec effroi que la muraille de glace fondait. Ce n'était pas à cause du réchauffement climatique, mais à cause d'un sèche-cheveux géant oublié allumé par un stagiaire du ministère de l'Énergie.
Pire encore, personne n'avait nettoyé le bord depuis des siècles. Une fine couche de poussière cosmique, mêlée à des miettes de biscuits et à des tickets de caisse oubliés, avait formé une pellicule glissante sous la planète.
Et soudain, dans un craquement sinistre, la Grande Galette se mit à glisser. D’abord lentement, comme un meuble qu’on pousse sur du carrelage. Puis de plus en plus vite.
« Vite ! « LE SCOTCH ! » hurla Barnabé en agitant les bras.

Mais il était trop tard. La planète bascula. Les océans se déversèrent dans le vide sous forme d'un torrent bleu étincelant. Les manchots, déséquilibrés, se mirent à nager dans les airs.
Barnabé, accroché à sa perche télescopique, vit avec effroi le réacteur géant s'éteindre faute de carburant. La Grande Galette tomba. Pas vers le bas. Vers le haut. Après tout, si la gravité n’était qu’une question de perspective…
Depuis ce jour, les astronomes de l’univers voisin cherchent toujours à comprendre pourquoi une galette géante flotte parmi les étoiles, peuplée de manchots en apesanteur et d’un professeur fou qui hurle : « J’avais dit de nettoyer le bord ! »
Par Momo
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