Il était une fois, dans le royaume de Grand-Ombrage, une folie qui rongeait les esprits comme la rouille ronge le fer.
Trois étés plus tôt, un drame avait glacé le sang de la châtellenie de Val-Fangeux : Jeanne aux Doigts d'Argent, une lavandière réputée pour sa dextérité légendaire à tordre le linge, avait disparu sans laisser de trace. Les crieurs publics, ces charognards des places marchandes, s'en donnèrent à cœur joie. Chaque aube, leurs voix rauques déversaient sur la foule avide de détails macabres aussi savoureux que les tripes fumantes des étals voisins. « On a retrouvé son tablier déchiré ! » « Son panier était rempli de pierres, comme si elle avait voulu se noyer ! » « La nuit de sa disparition, la lune saignait ! »
Des battues furent organisées. On fouilla les bois, on dragua les étangs, on sonda les puits jusqu’à vomir l’eau croupie. Puis vint la révélation, aussi sordide que banale : un palefrenier, le visage creusé par la culpabilité et la bière, avoua avoir dispersé les restes de la malheureuse dans un champ de trois cents arpents labouré depuis par les bœufs du domaine. « La terre a faim, milord. Elle a tout avalé. »
C’est alors que le Grand Vizir, homme aussi méticuleux qu’un horloger et aussi flexible qu’une armure rouillée, décréta la « Grande Fouille ».

Des régiments entiers quittèrent la capitale, leurs armures étincelantes sous le soleil et leurs bannières flottant comme des linceuls au-dessus des sillons. Des devins aux yeux cernés de khôl, payés en or et en promesses, psalmodiaient des incantations au-dessus de chaque motte de terre. Des terrassiers, le dos brisé et les mains pleines d'ampoules, passaient la terre au tamis grain par grain, comme s'ils cherchaient une aiguille dans une botte de foin… sauf que la botte, ici, était un champ entier et l'aiguille, une phalange.
On dépensa des fortunes en torches (pour éclairer l’obscurité des nuits et celle des âmes), en vivres (pour nourrir les chercheurs et les rats, indifféremment), en outils (qui s’usaient plus vite que les espoirs). On voulait une preuve. Une certitude. Au moins le crâne. Ou sept phalanges, pour faire bon poids.
Pendant ce temps, à quelques lieues de là, le royaume pourrissait.

Dans les faubourgs de la capitale, les rues gémissaient sous le poids de l'abandon. Les brigands, aussi audacieux que des corbeaux affamés, dépouillaient les marchands en plein jour, sous le nez de gardes en nombre insuffisant pour les en empêcher. Les ponts vermoulus et tremblants menaçaient de s'effondrer à chaque passage de charrette. La peste d'eau douce rampait dans les puits de la Basse-Ville, emportant enfants et vieillards avec la même indifférence. Et les greniers à blé, vides comme les promesses du Conseil, ne rendaient plus que des pleurs et des malédictions.
Pourtant, quand un prévôt suppliait qu'on lui accordât quelques hommes, la voix brisée par l'urgence, pour sécuriser un quartier ou réparer une digue prête à céder, la réponse tombait, immuable :
— Impossible, messire. Tous nos effectifs et nos deniers sont consacrés à Val-Fangeux… pour la Vérité. Et le Souvenir.
La population, hébétée, opinait du chef. On préférait les récits du crieur public, aussi savoureux que mensongers, aux cris étouffés des voisins mourant de faim. La tragédie de Jeanne était devenue un spectacle, et le spectacle, voyez-vous, exigeait tous les sacrifices.

Ce fut un soir de solstice, alors que le ciel saignait à l'horizon, que le destin frappa à la porte du roi.
Soleil-VI, souverain aussi orgueilleux que son nom l'indiquait, traversait la cour de son palais avec une suite réduite à deux gardes, les autres étant, bien sûr, occupés à tamiser de la boue à Val-Fangeux. Une ombre glissa entre les colonnes. Puis une autre. Puis dix. Des voleurs, enhardis par l'absence totale de patrouilles, s'engouffrèrent dans l'enceinte comme des rats dans un grenier.
L’agression fut fulgurante.
Un coup de gourdin. Un cri étouffé. La couronne de vermeil, arrachée du front royal, disparut dans la nuit. Les deux gardes, aussi inutiles que des épées en bois, s’effondrèrent, terrassés.
Le lendemain, lorsque le Conseil se réunit, c'était sous un ciel lourd de honte.

Le roi, la tête enveloppée de bandages imprégnés de vinaigre et les yeux injectés de colère, fixait le grand vizir comme on regarde un insecte qu’on s’apprête à écraser.
— Où étaient nos armes ? tonna-t-il, la voix tremblante de fureur. Où étaient nos troupes quand le cœur même du royaume a été violé ?
Le vizir pâlit sous son turban brodé d'or.
— Sire, ils cherchaient la cinquième phalange de la lavandière. Dans l’arpent numéro 42.
Un silence épais comme une couverture de plomb s'abattit sur la salle du trône.
En une seconde, l’absurdité de leur quête leur apparut avec la clarté d’un éclair dans la nuit.

Avant le coucher du soleil, un décret royal mit fin à la Grande Fouille.
On rappela les troupes. On ferma les registres. Les garde-chiourmes furent redéployés sur les remparts, les ponts et les marchés.
Et surtout, on se tut.
Ce jour-là, Grand-Ombrage comprit une vérité amère : honorer les morts est une vertu.
Mais sacrifier les vivants sur l'autel de cette vertu n'est que la plus cruelle des folies.
Toute similitude avec des faits réels serait évidemment fortuite !
Par Momo
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