Volutes

L'aventure d'une vie

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Vers le bas
Le chant du juste poids
Mardi 26 mai 2026 14:05

Dans la province d'Ocre-Terre, le temps n'existait pas. Il était découpé, compté et pesé. Le Livre des Mesures, écrit par des sages depuis longtemps réduits en poussière, régnait en silence sur chaque souffle, chaque pas, chaque bouchée. On y lisait l’heure exacte pour s’endormir, le nombre de pas à faire avant le coucher du soleil et les onces de viande séchée à avaler lorsque l’hiver mordait les os. Les habitants y trouvaient une paix de pierre : plus besoin de douter, plus besoin de choisir. La vie était une recette, et la recette était parfaite.

Pourtant, sous cette harmonie apparente, certains se fanaient comme des fleurs privées de lumière.

Il y avait Yael, un colosse aux jambes lourdes comme des troncs de chêne. Chaque jour, il devait parcourir la même distance que les messagers du Conseil, ces hommes légers comme des plumes portées par le vent. Ses genoux craquaient, ses poumons brûlaient, mais la règle était la règle. Et puis il y avait Mael, une tisseuse aux doigts agiles et au corps fragile comme une toile d'araignée. En hiver, le Livre lui prescrivait de la viande séchée, riche et lourde. Sa voisine, une femme robuste aux joues roses, en rayonnait. Mael, elle, se pliait en deux après chaque repas, le ventre en feu, la peau grise.

— La règle est la santé de la moyenne, répétait le Conseil des Anciens, les lèvres pincées. Si la règle vous rend malade, c’est que votre nature est défaillante.

Un soir, alors que le soleil se couchait sur les toits de terre cuite, Yael serra les poings. Assez ! Il quitterait Ocre-Terre. Il irait trouver la Prêtresse de la Justesse, cette femme dont les légendes disaient qu’elle vivait sur la crête la plus haute de la montagne des Vents, là où le ciel caressait les pierres.

Première leçon

Trois jours de marche. Trois nuits à dormir sur le sol froid, les rêves hantés par le poids des règles brisées. Au matin du quatrième jour, Yael atteignit un plateau désertique balayé par un vent qui semblait venir du bout du monde. Là, assise en tailleur sur un rocher plat, une femme l'attendait. Elle était vêtue de lin blanc et ses yeux brillaient comme des étoiles au fond d'un puits.

— Je sais pourquoi tu es venu, dit-elle sans se retourner. Tu cherches la formule. Cette formule magique qui remplacera le Livre des Mesures et te dira, une fois pour toutes, exactement que faire.

Yael, les épaules lourdes, s'assit face à elle.

— Oui. Je veux la règle juste. Celle qui ne ment jamais.

La prêtresse se leva, ramassa une pierre grise grosse comme un pain et la lui tendit.

— Porte-la. Ce sera ta règle pour aujourd'hui.

Yael la prit. Au début, sa force de colosse lui permit de la soulever sans difficulté. Il marchait, le cœur léger : enfin, une règle à lui. Mais le soleil monta dans le ciel, et avec lui, la fatigue. Ses bras tremblèrent. Ses épaules hurlèrent. La pierre, qui était d'abord légère, devint un fardeau insupportable.

— C'est trop lourd ! s'exclama-t-il en la jetant à terre. Cette pierre est mauvaise !

La prêtresse éclata de rire, un son clair comme une clochette.

— La pierre n’est ni bonne ni mauvaise, Yael. Ce matin, elle testait ta force. À midi, elle te rappelait tes limites. La justesse ne se trouve pas dans la pierre. Elle est dans la façon dont tu la portes.

Elle désigna la pierre abandonnée.

— Ramasse-la. Puis jette-la à nouveau. Et demande-toi : qui décide du poids ?

Deuxième leçon

Le lendemain, alors que Yael méditait encore sur la leçon de la pierre, une silhouette chétive apparut à l'horizon. Mael. Ses joues creuses et ses yeux cernés trahissaient des semaines de souffrance. Elle s'effondra devant la prêtresse, à bout de forces.

— Je n’en peux plus, haleta-t-elle. Le Livre me tue.

La prêtresse alluma un feu sans un mot. Puis, elle prépara le repas. À Yael, elle servit un bol de bouillon fumant, riche en racines et en herbes sauvages. À Mael, elle offrit un morceau de viande grasse, rôtie à la perfection, juteuse et dorée.

Mael recula, horrifiée.

— Mais le Livre dit que les femmes de mon âge doivent manger des fibres vertes en cette lune ! La viande est interdite !

La prêtresse sourit, les mains posées sur ses genoux.

— Le Livre parle à un fantôme, Mael. Un fantôme qui serait la moyenne de tous les hommes. Regarde tes mains. Regarde la courbe de tes ongles, la forme de tes dents. Écoute ton ventre. Il te parle. Ton corps est un fourneau : petit, mais vorace. Il lui faut du bois dense pour brûler. Yael, lui, est un fleuve lent. Il a besoin de temps pour imprégner la terre.

Mael hésita, les doigts tremblants au-dessus de la viande. Puis, d'un geste brusque, elle en porta un morceau à ses lèvres. Le premier morceau interdit de sa vie.

Le soir même, pour la première fois depuis des années, son ventre fut calme. Pas de crampes. Pas de nausées. Juste… la paix.

« C'est... magique », murmura-t-elle.
— Non, corrigea la Prêtresse. C'est logique.

Troisième leçon

Le troisième jour, au lever du soleil, la prêtresse sortit de sa tente un luth ancien dont le bois était usé par les siècles. Les cordes étaient lâches et distendues. Elle pinça une corde : un son sourd et étouffé, semblable à un gémissement, en résulta.

— Trop bas, grimace Yael.

D'un geste vif, elle tourna la clé pour tendre la corde à l'extrême. Puis, elle pinça à nouveau. Le son fut aigu, strident, presque insupportable. La corde claqua net, comme un fouet.

— Trop fort ! s’exclama Mael, les mains sur les oreilles.

La prêtresse remplaça la corde cassée, puis tourna la clé avec une lenteur infinie. Un tour. Un demi-tour. Elle approcha son oreille de l’instrument, les paupières mi-closes. Puis, elle pinça.

Une note pure et cristalline s'éleva dans l'air. Elle vibra, résonna et emplit toute la vallée d’une mélodie qui semblait provenir de l’âme du monde.

— Voilà la justesse, dit la prêtresse, la voix chargée d’émotion. Ce n'est pas une loi gravée dans le marbre. Ce n’est pas une règle immuable. C’est un accordage. Si l’air est humide, la corde se détend : il faut la serrer. Si l’air est sec, elle se tend : il faut la relâcher. Ce qui était juste hier à l’aube peut devenir excessif aujourd’hui à midi.

Elle fixa Yael et Mael, les yeux brillants.

— Trouver votre justesse, voyez-vous, demande une ascèse bien plus difficile que de suivre le Livre des Mesures. Cela demande du courage pour s'écouter, de la liberté pour changer d'avis et de l'humilité pour assumer ses erreurs. Vous devez devenir les musiciens de votre propre vie.

Un silence s'installa. Le vent soufflait doucement, comme pour appuyer ses paroles.

Le retour des hérétiques

Yael et Mael redescendirent vers Ocre-Terre, le cœur léger malgré le poids des regards. Dans leurs sacs, ils avaient emporté des braises du feu de la Prêtresse. Et dans leurs mains, les cendres de leurs exemplaires du Livre des Mesures.

Yael apprit à s'arrêter quand ses genoux lui murmuraient leur fatigue, même si le soleil était encore haut. Mael apprit à écouter le chant de son corps : un jour, ce seraient des baies acidulées ; le lendemain, un morceau de fromage de chèvre. Ils devinrent des rebelles. Des fous. Des traîtres aux yeux de la province.

Pourtant, eux seuls marchaient d’un pas léger, le teint frais et les yeux brillants. Eux seuls dansaient sur le fil invisible de leur propre vérité.

Car la justesse, voyez-vous, n’est pas une destination.

C'est un équilibre.

Un souffle.

Une note, toujours réinventée.



Par Momo

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