Elle était née de la pierre et du soleil, fille d'une Provence où la lumière tombait en éclats sur les collines, à la manière de coups de burin sur la mémoire du monde. Son cœur battait au rythme des cigales, une symphonie de chaleur et de patience. Ses mains, semblables à celles de son père, portaient l’odeur du romarin écrasé et de la sueur salée. Mais dans le creux de son silence, un vent léger, venu d'on ne sait où, chuchotait des noms de rivages lointains.

Puis arriva l’Étranger. Il sentait la cannelle et le sel des mers qu'il avait traversées. Ses paroles n'étaient pas des graines à semer, mais des étoiles filantes : elles ne nourrissaient pas, elles ensorcelaient. Malgré le regard fuyant de la mère, qui voyait en lui l’écho d’un orage sans pluie, elle s’accrocha à ses promesses comme une vigne à un rocher.

Mais le voyage promis se transforma en prison. Les murs de la maison se refermèrent, lourds comme des paupières sur un rêve épuisé. Chaque enfant fut une pierre ajoutée à l’édifice de sa captivité. Lui, l’Oiseau de passage, s’envola vers d’autres cieux, laissant derrière lui une femme pétrifiée, gardienne d’un foyer devenu tombeau de silence. Sa vie s'étira, ombre sans corps, jusqu'à ce que la terre, fatiguée de l'accueillir, ne lui rende son dernier souffle.

Douze lunes passèrent dans le ciel, le temps que la douleur se transforme en poussière d'étoiles. L’âme jadis enchaînée à la pierre choisit cette fois un autre destin : non pas la charrue qui creuse des sillons, mais la voile qui fend l’horizon.
Elle renaquit sous les traits d'une enfant aux yeux de boussole. Ses parents étaient des nomades des méridiens, pour qui « chez soi » était un mot écrit sur l’eau. Elle ne connut ni le poids des racines ni la froideur des murs, mais la danse des embruns et la légèreté des adieux. Alors que d'autres pleuraient leur immobilité, elle célébrait la grâce du mouvement.

Elle n'était plus un chêne arraché à sa forêt, mais une liane céleste tissant sa vie entre les nuages et les vagues. Ses pas ne creusaient pas de sentiers ; ils dessinaient des constellations éphémères. Elle était le voyage lui-même, et non plus sa victime.
Son âme, jadis cuite dans le four de la sédentarité, était désormais modelée par les doigts du vent. Dans un rire qui s'envolait au-dessus des déserts et des mers, elle comprit que son passé n'avait pas été une défaite, mais une initiation. Il lui avait fallu connaître l’enfermement pour savourer l’infini.

Ses cauchemars d'autrefois s'étaient changés en aurores boréales et le silence résigné de la vieille paysanne était devenu le silence extatique de l'exploratrice face à l'immensité du monde.
L’âme avait enfin trouvé son équilibre : elle ne cherchait plus à posséder l’ailleurs ; elle s’abandonnait à lui. La petite fille de l’errance avait guéri la femme de terre, transformant la prison d’hier en un jardin sans murs.

Par Momo
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