Dans un sous-bois d'ordinaire paisible, où le plus grand scandale de la décennie était une dispute de fourmis pour une goutte de miellat, le conseil municipal des végétaux s'était réuni en urgence sous les frondaisons du grand chêne. Trois siècles de sève coulaient dans ses veines et l'on disait de lui qu'il avait survécu à deux tempêtes, à une sécheresse mémorable et au passage d'un tracteur égaré. Autant dire : un notable.
L'ambiance était électrique. Même les lichens, d'habituellement si peu loquaces, s'étaient déplacés.
— Mes chers concitoyens, déclara le Chêne en faisant frémir ses feuilles de la manière la plus présidentielle qui soit. La situation est grave. J'ai reçu confirmation ce matin par voie radiculaire : les chèvres du village voisin ont franchi la clôture. Elles broutent. Elles broutent chez nous. Il nous faut riposter !

Un frisson parcourut l'assemblée. Le lierre retira ses crampons du tronc voisin par pure émotion.
L'ortie, toujours prête à en découdre, c'était même, techniquement, sa fonction écologique, bondit au premier rang en agitant ses trichomes avec hargne.
— Laissez-moi faire ! Une petite piqûre d'acide formique sur le museau, deux ou trois boursouflures bien placées, et elles repartiront en pleurant ! Je vous le garantis : une chèvre qui me goûte ne me goûte pas deux fois. C'est le principe même de l'expérience végétale.

— C'est trop voyant, soupira l'Oseille en ajustant ses lunettes de sage-femme de la pharmacopée. La violence physique ne résout rien, ma chère. Les boursouflures, cela s'affiche, cela se commente, cela nuit à notre image de plantes civilisées. Moi, je propose la voie chimique : des oxalates de calcium. On leur râpe l'œsophage à coups de micro-aiguilles invisibles et on leur bloque discrètement l'absorption des minéraux. Une attaque douce, mais pernicieuse. L'élégance, voyez-vous, c'est de faire souffrir sans laisser de traces.
Au fond de la clairière, le Haricot rouge se redressa, l'air sombre, ses gousses gonflées comme des charges de profondeur.
— Tu es trop tendre, Oseille. Trop pléthorique dans tes périphrases, aussi. Moi, j'ai préparé une charge de lectines. S'il y en a une qui m'avale cru, je lui détraque le système digestif en moins de dix minutes. Asphyxie intestinale garantie. J'ai fait des essais. Il y a eu des pertes. Des pertes regrettables.

— Et pourquoi ne pas utiliser un peu de stratégie psychologique ? Intervint la Moutarde en tapotant ses siliques comme une diplomate qui n'y croit qu'à moitié. Dès la première bouchée, je libère mes glucosinolates. Mes enzymes entrent en scène, les isothiocyanates sont dans l'arène ! Ça leur montera tellement au nez qu'elles croiront avoir avalé du béton liquide. Pas de victimes, pas de blessés, juste une répulsion durable. C'est ce qu'on appelle, je crois, la dissuasion olfactive.
C'est alors que le Tabac, adossé contre un rocher à l'écart des autres, il tenait à ses distances, question de réputation, cracha un jet de fumée parfaitement inutile, mais très cinématographique.
— Laissez faire les professionnels, dit-il d'une voix habituellement utilisée pour négocier un contrat d'assainissement. Deux gouttes d'alcaloïdes bien concentrées, et le système nerveux de la chèvre saute comme un fusible un soir d'orage. Simple, propre, efficace. Je fais ça depuis des millénaires, j'ai des références, j'ai des brevets. Enfin. J'en aurais, si l'on brevetait les métabolites secondaires.

— C'est précisément ce qui m'inquiète chez toi, marmonna l'Ortie. Tu es moins un défenseur qu'un industriel.
Pendant que la réunion tournait au débat d'experts en armement biochimique, chacun y allant de son arsenal comme d'une carte de visite, une jeune chèvre s'approcha silencieusement par-derrière... Elle ne regarda ni l'Ortie, ni le Haricot. Elle ne remarqua même pas le Tabac, ce qui fut pour lui l'offense suprême. Elle avait ce jour-là la faim paisible des créatures qui ne lisent pas les comptes rendus de conseil.
Elle attrapa une grosse poignée de trèfle sauvage qui n'avait préparé aucune défense, ne siégeait à aucune commission et rêvait juste de photosynthèse, de rosée matinale et de longues siestes au soleil, l'avala en trois coups de dent, laissant une nette tonsure dans le tapis vert du pré, puis s'en alla en gambadant, repue et satisfaite, sans même un regard en arrière.

Un long silence s'installa dans la clairière. Le genre de silence qui suit les grandes leçons de l'histoire.
C'est le Trèfle survivant qui le rompit, d'une voix encore tremblante :
— Pardon… mais c'est moi qui avais organisé le buffet ?
— Bon, reprit le Chêne en se raclant la gorge, d'un ton qu'il espérait digne, mais qui sonnait légèrement désabusé. Je note pour le procès-verbal que notre arsenal cumulé, acides, alcaloïdes, oxalates, lectines et glucosinolates, a été contourné par une gamine de huit mois qui ne sait pas lire une étiquette. Qui se dévoue pour aller prévenir le réseau mycorhizien qu'il faut réviser toute notre stratégie ?
Et, par les filaments discrets qui relient toutes les racines, la rumeur se propagea jusqu'aux champignons les plus éloignés : les défenses impressionnent les prédateurs qui savent lire. Hélas, les prédateurs ne lisent pas.
Morale : on peut aligner les chimistes, publier des décrets et brandir des alcaloïdes, il suffira toujours d'une bouche affamée pour choisir la salade la plus innocente du buffet.
Par Momo
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