Volutes

L'aventure d'une vie

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Le conte de la LuSiOle
Dimanche 4 octobre 2026 11:13

Il était une fois, au cœur du Grand Royaume Quantifié, un village perché entre deux collines de béton où chacun était pesé, mesuré et noté sur dix à chaque respiration.

Au poignet de chaque habitant, dès la naissance, brillait une LuSiOle.

Ah, la LuSiOle ! Une merveille de technologie : un anneau d'argent poli, aussi léger qu'une promesse. Elle comptait les battements des artères, le souffle du matin, la tiédeur de la peau et la teneur exacte du sang en bile amère. Elle savait, avant tout le monde, si l'on avait bien dormi, mal mangé ou trop aimé. Grâce à elle, nul n'avait plus besoin de réfléchir, ni surtout de ressentir.

Dans ce village, on ne disait plus « Comment vas-tu ? » mais « Quel est ton indice ? ». Un score de 85 au réveil autorisait le sourire. Un score de 42 imposait le lit, les rideaux tirés et la tisane réglementaire prescrite par le Nuage : trois minutes d'infusion, quarante-deux gorgées à avaler sans plaisir.

Un beau matin de printemps, le vieux Barnabé s'éveilla avec une sensation fort étrange.

Il ouvrit les yeux. Les premiers rayons du soleil traversaient le feuillage du grand chêne devant sa fenêtre et découpaient des pièces d'or sur le plancher. Un rouge-gorge chantait comme si le monde venait d'être inventé. Et Barnabé sentit une immense vague de fraîcheur lui traverser la poitrine : une joie simple, vigoureuse, presque insolente, la joie des choses qui ne se mesurent pas.

Souriant, il étira ses membres, se leva d'un bond et, car on n'oublie jamais tout à fait son éducation, jeta un œil à sa LuSiOle pour vérifier qu'il était bien heureux.

L'anneau clignota d'un sinistre rouge.

Score de récupération : 12 %. Nuit catastrophique. Micro-réveils critiques. Niveau de stress : alarme. Repos strict recommandé.

Barnabé fronça les sourcils et se tâta le pouls. Son cœur battait avec la régularité d'une horloge comtoise. Ses jambes étaient légères comme deux feuilles. Il n'avait mal nulle part. Mais l'anneau vibrait furieusement, émettant un petit bip strident réservé, selon le manuel, aux moribonds.

Perturbé, Barnabé descendit sur la place du village, bien décidé à consulter le Sage du Bourg, Maître Cormac, dont la LuSiOle était réputée pour être la plus précise du canton, trois chiffres après la virgule, disait-on avec respect.

Il le trouva assis sur un banc, le visage pâle, l'air hagard, les bras ballants.

— Cormac ! s'écria Barnabé. Que t'arrive-t-il ? Tu as une mine affreuse !

Cormac leva doucement les yeux, le regard vide.

— Je vais à merveille, Barnabé. Ce matin, mon score de vitalité est à 98. Selon mon algorithme, je suis au sommet de ma forme. Je m'apprête à courir quatorze kilomètres, comme me l'indique mon cadran.

— Mais enfin, tu trembles ! Tu as les yeux injectés de sang !

— Ce sont des données parasites, répondit Cormac d'une voix monotone en tapotant son anneau avec componction. Ma LuSiOle ne ment jamais. Si elle dit que je suis au sommet, c'est que mon épuisement n'est qu'une illusion de mon esprit mal entraîné.

Barnabé balbutia :

— Mais moi, Cormac, je me sens formidablement bien ! Et pourtant, mon anneau prétend que je suis à l'agonie. Je ne sais plus qui croire.

Cormac le regarda avec une profonde pitié, celle qu'on accorde aux condamnés et aux poètes.

— Pauvre Barnabé. Te voilà frappé par le plus grand des maux : l'IliDianisme. La folie de croire que le corps sait ce qu'il éprouve sans la médiation du Calcul. Va voir le Mécanicien des Âmes avant qu'il ne soit trop tard. Il saura recaler tes capteurs… et tes idées.

Barnabé ne répondit pas. Il repensa au rouge-gorge, au soleil dans le chêne, à la légèreté de ses jambes. Il resta un long instant immobile au milieu de la place.

Autour de lui, les villageois allaient et venaient, le nez collé à leur poignet ou les yeux fixés sur le vide, écoutant la voix douce de leur bracelet leur dicter quand inspirer, quand boire deux gorgées d'eau et quand éprouver de l'empathie, de préférence entre quatorze et quinze heures, car l'empathie est moins coûteuse en calories à cette heure-là.

Alors, d'un geste lent, presque effrayé par sa propre audace, Barnabé glissa l'index sous l'anneau d'argent. Il tira. La peau résista un peu, quarante-sept ans de port quotidien laissent des marques, puis l'objet glissa.

Aussitôt, un silence absolu se fit dans sa tête. Un silence si grand, si neuf, qu'il lui sembla n'avoir jamais entendu le monde qu'à travers un bip.

Barnabé posa la LuSiOle sur le rebord de la fontaine. L'anneau continua de clignoter en rouge, projetant son petit message d'alerte sur l'eau :

Attention : sujet hors de portée. Danger de mort imminente.

Le rouge-gorge, perché sur la margelle, chanta plus fort.

Barnabé inspira une grande bouffée d'air frais, sentit l'odeur de la terre humide, s'assit calmement sous un soleil qui ne nécessitait pas de thermomètre pour réchauffer, et constata, avec une malicieuse surprise, qu'il était toujours vivant.

Et il le resta très longtemps, ce qui n'est consigné nulle part, faute d'appareil pour le mesurer.



Par Momo

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