Volutes

L'aventure d'une vie

Voir cette catégorie
Vers le bas
Le crépuscule des Utiles
Mercredi 1 juillet 2026 10:45

Il était une fois, dans une contrée si proche de la nôtre qu’on aurait pu la confondre avec elle, une cité nommée Archée. La vie s'y écoulait au rythme immuable de la raison et du progrès. Pourtant, un dilemme rongeait les cœurs : que faire des vies usées par l’âge et des corps brisés par l’agonie ? Animés par ce qu’ils croyaient être de la pitié, les sages du Conseil scellèrent un pacte avec l’oubli. Ils promulguèrent la Loi du Dernier Sommeil.

Au début, la règle était stricte et gravée dans le marbre des certitudes. Elle ne concernait que ceux dont le souffle n’était plus qu’un fil, ceux qui, au seuil de la mort, ne connaissaient plus que la souffrance stérile du temps qui s’étire. On y vit un geste de pure fraternité. Les citoyens applaudirent, convaincus d'avoir franchi le pas vers une civilisation plus humaine.

Mais le marbre, sous le vent de la commodité, se révèle souvent n'être que du sable.

Les décennies passèrent et la définition de la souffrance commença à glisser insidieusement. Pourquoi, murmura-t-on dans l'ombre des couloirs du Conseil, réserver cette compassion aux seules dernières heures ? N'était-il pas cruel de condamner à languir ceux dont la maladie volait l'avenir, ceux dont le corps, brisé par la naissance ou les accidents, pesait trop lourd sur les épaules de la société ? On élargit la porte. D’abord aux incurables. Puis, peu à peu, à tous ceux dont l’existence, jugée trop coûteuse, dérangeait l’ordre établi.

Le langage se corrompit également. Ce qui était une exception douloureuse devint une option raisonnable, puis une preuve de dignité. On cessa de voir les handicapés comme des êtres à soutenir, pour les considérer comme des fardeaux dont la légitimité même était remise en cause. Bientôt, ce fut au tour des âmes en peine : les mélancoliques, les dépressifs, ceux que le poids du monde écrasait. Après tout, l'esprit ne souffre-t-il pas autant que la chair ?

La machine à trier les vies s’emballa, silencieuse, portée par une logique implacable : l’efficacité. Quiconque ne contribuait plus à l’édifice commun était un candidat naturel au Grand Repos. La solidarité laissa place à un individualisme féroce : chacun devint le juge de sa propre dignité, mais un juge sous l’influence d’une société qui n’aimait plus la faiblesse.

Un matin, les rues d'Archée devinrent étrangement silencieuses. Plus de béquilles qui résonnaient sur les pavés. Plus de regards perdus sur les bancs publics. Plus de larmes essuyées en cachette. Plus de vieillards aux mains tremblantes. La cité était devenue un sanctuaire de perfection, de jeunesse et de productivité. Un sanctuaire de mort.

Ce jour-là, les derniers survivants, ceux qui avaient traversé les âges sans faiblir ni dévier de la norme, se rassemblèrent sur la place centrale pour célébrer l'apogée de leur modèle. Mais en se regardant, un frisson les parcourut. Dans les yeux de leurs semblables, ils ne lurent ni joie ni fierté, mais une terreur glacée. Chacun comprit qu'il était le prochain sur la liste. Une blessure, un deuil, un moment de faiblesse, et la société leur tendrait, avec un sourire, la coupe de l'oubli.

Alors, dans un éclair de lucidité bien tardive, ils mesurèrent l'abîme de leur dérive. En voulant éradiquer la souffrance, ils avaient éradiqué l'humanité elle-même. Ils avaient confondu le soulagement du malade avec l'effacement du vivant.

Saisis par un immense remords, les derniers sages brisèrent les décrets du Dernier Sommeil. Pour l'éternité, ils gravèrent une nouvelle loi, inspirée des sagesses oubliées : l'accompagnement inconditionnel. Ils comprirent que la dignité ne résidait pas dans l'absence de faiblesse, mais dans la force de ceux qui les soutenaient. Ils jurèrent que la mort ne serait plus jamais une réponse à la détresse et que chaque vie, du premier cri au dernier soupir naturel, mériterait d'être veillée, aimée et honorée par tous.



Par Momo

Nombre de commentaires : 2