Il était une fois, dans la paisible contrée de Vestimentia, un peuple insouciant qui arpentait les rues en maillot de bain, en tenue d'Eve ou en costume trois-pièces, selon son humeur, la température ou l'envie soudaine de ressembler à un pingouin élégant. La peau n'était ni un scandale ni un symbole, mais simplement une enveloppe pratique, idéale pour bronzer, respirer ou servir de toile à des tatouages douteux. Les enfants couraient nus dans les champs, les vieillards lisaient le journal en short et les statues antiques, fières de leurs courbes, observaient ce joyeux désordre avec une indifférence olympienne.
Tout bascula un matin brumeux, lorsque La Gazette du Bon Goût publia un éditorial retentissant : « Une épaule dénudée est une insulte à la décence et un orteil découvert, une déclaration de guerre à la morale. » S’ensuivit une psychose collective. Les esprits chagrins, armés de leurs intentions malveillantes et de leurs règles de calcul, se mirent à voir le mal partout.

Le ministère de la Bien-Pensance (surnommé « le ministère qui gratte là où ça ne démange pas ») promulgua des lois aussi absurdes qu’inefficaces :
- Décret n° 1 : interdiction de se gratter le nez en public sans gants en cuir.
- Décret n° 2 : les statues doivent porter des anoraks. La Vénus de Milo, transformée en bonhomme Michelin, devint l'icône malgré elle d'une nouvelle ère glaciaire vestimentaire.
- Décret n° 3 : création de la Brigade du Tissu Supérieur, une milice armée de mètres ruban et de ciseaux, chargée de mesurer la décence au millimètre près. Leur devise : « Un centimètre carré de peau visible ? Un pas de plus vers l'anarchie ! »
Pour échapper à la répression, les Vestimentiens rivalisèrent d'inventivité.
Les plages se transformèrent en déserts de laine. Les baigneurs, emmitouflés dans des combinaisons de plongée en cachemire, ressemblaient à des phoques mal vêtus. Les châteaux de sable étaient désormais équipés de dômes de protection pour éviter toute exposition accidentelle à l'air libre.

Les lunettes de soleil pour coudes connurent un succès foudroyant. Montrer une articulation était à présent considéré comme un acte de terrorisme esthétique.
Le floutage en temps réel devint obligatoire : chaque citoyen devait porter devant lui un cadre en verre dépoli, comme un tableau abstrait ambulant. Les accidents étaient fréquents. Un homme éternua et fit tomber son bonnet. Son oreille gauche, libérée par erreur, provoqua 23 évanouissements et un procès retentissant. Il fut condamné à trois mois de prison ferme pour exhibitionnisme auriculaire.
La société était au bord de l'asphyxie. Littéralement...
Un après-midi d'août, alors que le thermomètre affichait 38 °C à l'ombre (et 42 °C dans les têtes), le Grand Inquisiteur du Tissu, vêtu de sept couches de duvet superposées, s'effondra en plein discours sur la place du marché. « C’est… la faute… des épaules… » murmura-t-il avant de perdre connaissance.

Les médecins, eux-mêmes enveloppés dans des scaphandres en molleton, tentèrent de le ranimer, mais comment prendre le pouls à travers trois paires de gants ? C’est alors qu’un vieux sage, Maître Nu-Comme-Un-Ver (le dernier survivant de l’ère insouciante), s’avança. D'un geste théâtral, il sortit des ciseaux et découpa les manches du manteau du Grand Inquisiteur.
Un silence horrifié s'installa. Puis, un souffle d’air frais effleura les bras du dignitaire. Ses paupières frémirent. Il rouvrit les yeux, inspira profondément et s'exclama :
« Par les boutons de mon gilet… La peau… ça sert donc à respirer ?! »
Ce jour-là, Vestimentia se réveilla de sa folie. Une charte du bon sens fut gravée dans le marbre, puis affichée sur des panneaux en bord de plage.
| Ancienne Paranoïa | Nouvelle Sagesse |
|---|---|
| « Se dévêtir, c’est déviant. » | « Se dévêtir, c’est un droit au bien-être. » |
| « Tout cacher, tout interdire. » | « Vivre et laisser vivre, dans le respect. » |
| « Un corps nu est une menace. » | « La nudité n’est pas la sexualité. C’est un état naturel. » |

À Vestimentia, on porte désormais un pull quand il fait froid, un short quand il fait chaud, et l'on s'autorise même, parfois, à respirer sans culpabiliser. Les statues ont retrouvé leur nudité antique, les enfants construisent des châteaux de sable sans scaphandre et le Grand Inquisiteur, devenu converti, préside dorénavant le Club des amateurs de brise légère.
Et le monde tourne enfin un peu plus rond.
Morale (si morale il y a) : la vraie décence ne se mesure pas en centimètres de tissu, mais en centimètres cubes de bon sens.
Par Momo
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