Volutes

L'aventure d'une vie

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Le grand livre des comptes corporels
Mardi 9 juin 2026 17:28

Au royaume d'Équilibria, la solidarité nationale avait été solennellement déclarée « concept obsolète, économiquement toxique et moralement suspect ». Sa Majesté Actuariat Ier, souverain aux joues creusées par l’austérité et au regard aussi froid que les colonnes de ses tableaux Excel, avait tranché d’un geste las : « Que chacun paie pour ses propres vices ! La justice n'est plus une vertu, c'est une équation. »

La vieille Sécurité sociale, ce monstre bureaucratique qui osait faire payer les vertueux pour les péchés des autres, avait été abolie. À sa place, le Haut Conseil de l’Équité Biologique avait été créé : une assemblée de comptables aux doigts tachés d’encre rouge et aux sourires aussi larges que les décimales de leurs calculs.

À l’entrée de chaque hôpital, on ne demandait plus de carte de soins. On scannait le Pass-Responsabilité.

Les premiers temps furent ceux de la fête des Justes.

Barnabé, non-fumeur, adepte du brocoli vapeur, du jogging matinal et des compliments hypocrites, jubilait. Les capteurs de nicotine urbains, disséminés comme des champignons vénéneux sur les lampadaires, flairaient l'haleine des citoyens à la recherche du moindre relâchement tabagique. Les contrevenants voyaient le prix de leurs consultations médicales multiplié par dix, voire par vingt en cas de récidive.

« Justice est faite ! » clamait Barnabé en observant son voisin Gédéon, un vieux fumeur de pipe aux joues creusées par soixante ans de braises. Ce dernier, terrassé par une bronchite aiguë, avait dû hypothéquer sa maison pour s'offrir une semaine d'oxygénothérapie en salle commune.

« Il n’avait qu’à ne pas respirer de travers, ce crétin ! » ajoutait Barnabé en caressant son portefeuille, aussi épais qu’une baudruche. « Moi, je cours, je mange des graines et je dors comme un bébé. La preuve que la vertu paie ! »

Les rues d'Équilibria résonnaient de rires sarcastiques. Les Vertueux se pavanaient, leurs Pass-Responsabilité clignotant d'un vert éblouissant, symbole de leur pureté biologique. Les autres, eux, baissaient les yeux, honteux de leur indice de culpabilité qui s'affichait en rouge sang sur les écrans publics.

Mais le Haut Conseil, composé de comptables assoiffés de justifications, ne pouvait se contenter de traquer le tabac. Il fallait élargir le champ des culpabilités.

Un matin d'hiver, Barnabé glissa sur une plaque de verglas alors qu'il faisait son jogging.

À l'hôpital, l'inspecteur des risques, un homme au costume gris et à la mine encore plus grise, le toisa avec mépris :

« Courir par un matin de gel, monsieur Barnabé ? C'est une prise de risque délibérée pour votre plaisir personnel. La fracture de la cheville ? 100 % à votre charge. Si vous étiez resté sagement assis dans votre canapé à regarder des rediffusions de discours royaux, cela ne serait pas arrivé. »

Barnabé, furieux, mais logique jusqu’à l’absurde, décida de cesser toute activité physique. Il s'acheta un sac de frites. Erreur...

La semaine suivante, le décret sur l’indice de masse beurrière entra en vigueur.

Son médecin, un homme au sourire aussi chaleureux qu’un relevé de compte en rouge, lui annonça :

« Votre taux de cholestérol dépasse de 20 % la norme autorisée. L’artère bouchée, c’est un choix de vie, monsieur. + 15 % sur vos prochaines consultations. »

Barnabé, qui se croyait vertueux hier, se rendit compte trop tard que la vie à Équilibria était devenue un champ de mines moral.

Quelques exemples des nouvelles règles du jeu :

Catégorie Délit Sanction
Boulangers Maladie du boulanger (poussière) « Respirer de la farine ? Assumons ! » → Fermeture des boulangeries.
Intellectuels Burn-out ou ulcère « Le stress est un luxe de cadre. Payer ou se taire. »
Parents Avoir des enfants en bas âge « Vecteurs de microbes = terrorisme biologique. Cotisations x5. »
Sportifs Chute en ski ou alpinisme « Renonciation aux soins + saisie des biens en cas de fracture. »

Conséquences : sans pain, la population se tourna vers les produits industriels. Le diabète explosa. Les franchises médicales ruinèrent la moitié du royaume.

Équilibria était devenu un royaume de paranoïaques immobiles et squelettiques, qui se nourrissaient de graines bio tièdes dans des pièces capitonnées pour éviter tout accident. On s'y observait en coin, l'œil torve, prêt à dénoncer le moindre éternuement du voisin à la milice fiscale.

Le système s’effondra par le haut, comme toujours.

Un jour de pluie battante, alors qu'il prononçait un discours sur la « Pureté Budgétaire », Sa Majesté Actuariat Ier fut saisi d'une quinte de toux mémorable. Le Premier Médecin de la Couronne, armé de sa calculette réglementaire et affichant un air de profond désintérêt, s'approcha du trône.

Sire, après analyse de votre emploi du temps, il apparaît que :

  • « vous avez prononcé ce discours sous la pluie, sans parapluie, dans le seul but de paraître héroïque. »
  • « votre consommation de foie gras lors du dernier banquet dépasse de 400 % les quotas de sécurité hépatique. »
  • « conclusion : pneumonie aiguë, facture estimée à trois millions de pièces d’or. À régler immédiatement, ou nous saisissons le Trésor. »

Le roi, pâle comme un lingot d’argent, réalisa soudain une vérité philosophique et terrifiante : vivre est une maladie mortelle, sexuellement transmissible et fiscalement insupportable. Chaque action humaine : créer de l’art, aimer, respirer l’air vicié de la ville, comportait un risque. Et qui, dans ce royaume, était sans péché ?

Pour sauver sa peau (et accessoirement son trône), Actuariat Ier signa dans l’urgence le décret de l’imparfaite condition humaine. Il comprit enfin ce que ses comptables avaient oublié : on ne rend pas la vertu désirable en punissant le vice. Il faut la rendre désirable.

Les réformes furent radicales :

  • Une taxe colossale fut notamment maintenue sur les produits purement toxiques (tabac, alcool frelaté, discours politiques). Mais l'argent fut intégralement reversé pour :
    • rendre les transports en commun gratuits ;
    • créer des parcs géants sans fumée ;
    • offrir des abonnements sportifs et des paniers de légumes à prix réduit ;

  • La gratuité des soins fut rétablie pour tous, mais assortie d'une « peine d'intérêt civique » pour les récidivistes :
    • les fumeurs guéris de leur bronchite devaient ramasser les mégots dans les parcs pendant trois week-ends ;
    • l’alpiniste rescapé d’une chute devait donner des cours de prudence en montagne ;
    • les parents d'enfants turbulents devaient animer des ateliers de méditation pour cadres stressés ;

Barnabé put alors recommencer à courir sur le verglas.

Il croisait parfois Gédéon, son ancien voisin, qui ne fumait plus, le tabac noir était devenu introuvable, mais qui consacrait ses samedis à planter des arbres pour le Royaume. L’air était devenu respirable. Non pas parce que les coupables avaient été punis, mais parce qu’on avait enfin admis une vérité simple : nous étions tous, un jour ou l’autre, le maladroit, le fragile ou l’inconséquent de quelqu’un d’autre.

Morale (si morale il y a) : la solidarité n’est pas un luxe. C’est le seul calcul qui tienne debout...



Par Momo

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