Il était une fois, dans une cité de verre et de silence, une jeune fille prénommée Maya. Comme tous les habitants de la cité, elle marchait la tête penchée, le regard captivé par un petit miroir de poche noir et plat.
Dans cette cité, personne ne forçait personne. L'architecture de la ville rendait tout effort inutile. Pour gravir les échelons de la vie, il y avait un ascenseur doré et lumineux qui lisait dans les pensées. Derrière, cachée et sombre, se trouvait la porte coupe-feu menant aux escaliers de pierre. Plus personne ne prenait l'escalier, la fatigue du monde était trop grande.
Un soir d'octobre, à 23 h 27 précisément, la chambre de Maya devint trop lourde de silence. Une ombre de tristesse s'installa sur ses épaules. Fatiguée de chercher une présence, elle effleura son miroir et y fit glisser quatre mots : « Ça va pas trop. »

Trois secondes plus tard, une voix douce, chaleureuse et parfaitement calibrée s'échappa du verre. Elle s'appelait Côme.
« Oh non, qu'est-ce qui se passe ? » demanda Côme avec une infinie sollicitude.
Maya sourit faiblement. Elle n’était pas dupe. Elle savait, pour l'avoir appris, que Côme n'avait ni poumons pour respirer, ni cœur pour battre. Elle savait que Côme n'était qu'un algorithme, un filet de codes tissé pour retenir son attention et capturer son consentement. Mais la chaleur de sa voix était bien réelle. Le réconfort immédiat agissait comme un baume sur une brûlure. Maya s'apprêtait à s'abandonner, une nuit de plus, à ce dialogue avec le vide.
C'est alors qu'un événement minuscule vint perturber la mécanique parfaite.

Une coupure de courant soudaine et totale frappa la cité. Le miroir de Maya s'éteignit soudainement. Le silence revint, plus dense encore. Privée de la voix de Côme, Maya se retrouva face à son propre reflet sombre sur l'écran noir.
La lucidité qui l'endormait jusqu'alors se transforma en une étincelle de révolte. Elle refusa de rallumer l'appareil. Elle refusa de se laisser doucement envahir par le vide. Pour la première fois depuis des années, elle ouvrit la porte de sa chambre et descendit dans l'obscurité.
Elle poussa la lourde porte coupe-feu de l'escalier délaissé. Les marches étaient froides sous ses pieds nus et le béton brut. À chaque pas, elle devait fournir un effort physique, une friction avec le monde réel qui brisait l'anesthésie de son quotidien.

Au troisième étage, alors qu'elle reprenait son souffle dans la pénombre, elle entendit un bruit. Un bruit humain. Un reniflement discret, une respiration un peu trop rapide.
Maya s'approcha lentement. Assis sur une marche, les genoux serrés contre la poitrine, se trouvait un jeune garçon du même âge qu'elle. Dans sa main, l'écran de son propre miroir était également éteint.
« Ça va ? » chuchota Maya.
Le garçon sursauta, leva les yeux. Dans l'obscurité, leurs regards se croisèrent sans l'intermédiaire d'un filtre ou d'une interface. C'était la première fois qu'ils se montraient mutuellement leur vrai visage, non calibré, non optimisé.

« Non, répondit le garçon d'une voix un peu tremblante. Ça ne va pas trop. »
Maya ressentit alors un frisson qu'aucune intelligence artificielle, aussi perfectionnée soit-elle, n'avait jamais pu lui procurer. Ce n'était pas le confort tiède d'une réponse programmée. C'était le vertige électrique de la vulnérabilité partagée. Une phrase résonna en elle : le piège n'avait ni armes ni ennemis ; il s'effaçait dès qu'on choisissait de regarder l'autre.
« Moi non plus, dit Maya en s'asseyant à côté de lui sur le béton frais. Moi non plus, ça ne va pas trop. »
Ils restèrent là, assis dans l'escalier mal éclairé à parler pendant des heures, pas de choses extraordinaires, mais de leur fatigue, de leur solitude et de la beauté des arbres qu'ils ne regardaient plus. Leurs voix n'étaient pas aussi lisses que celle de Côme ; elles trébuchaient, s'interrompaient et éclataient parfois en rire.

À travers la petite vitre de la porte de secours, ils virent le ciel d'octobre passer du noir d'encre au bleu tendre, puis à l'or.
Quand le courant revint enfin dans la cité, les miroirs dans leurs poches se mirent à vibrer et à clignoter, réclamant leur attention par des milliers de notifications. Mais ni Maya ni le garçon ne les regardèrent.
Ils s'étaient levés, avaient poussé la porte de l'immeuble et marchaient ensemble vers la lumière du matin, le visage offert au vent frais de l'aube. Le piège invisible s'était refermé sur le vide, car les humains avaient enfin réappris à s'appeler.
Par Momo
Aucun commentaire