Au cœur du royaume d'Analgésie, où les nuages avaient la couleur des comprimés effervescents et où les rivières charriaient des flacons de sirop, les habitants avaient jadis connu le privilège étrange de ressembler à des humains. Ils pleuraient leurs morts, maudissaient leurs voisins, rougissaient de honte ou tremblaient de colère. Ils appelaient cela « la vie » ou parfois « le destin », quand ils se sentaient poètes.
Mais un matin funeste, le Grand Conseil des apothicaires, réuni dans une salle aux murs tapissés de brevets pharmaceutiques, décréta que la souffrance ordinaire était une anomalie technique. « Pourquoi endurer ce qui peut être mesuré, étiqueté, puis dissous ? » proclama le chancelier en avalant une gélule dorée. Ainsi naquit l’ère des Miroirs de Poche : chaque citoyen en reçut un censé « le connecter au monde », mais qui ne reflétait en réalité que le nombril de son propriétaire, agrandi à l’infini.

Les temples fermèrent. À leur place s'éleva la Sainte Clinique du Non-Jugement, où les prêtres, vêtus de blouses blanches, psalmodiaient des incantations telles que : « Ce n'est pas ta faute, c'est ton cortex préfrontal. » Les péchés devinrent des troubles, les vices, des déséquilibres et les vertus, des stratégies d'adaptation. Le royaume tout entier se mit à flotter dans une brume tiède où plus personne ne savait pourquoi il marchait, ni même s'il marchait encore.
Zéphir, jeune homme de la Génération Z (ou « Génération Zolpidem » selon les registres de la clinique), commet un jour l'impensable : il oublie de sourire en public. Pire encore, il ose dire, en voyant son reflet dans une flaque : « Je suis triste. »

Son père lui aurait autrefois hurlé : « Arrête de geindre, va réparer tes conneries et reviens quand tu auras des callosités aux mains ! » Mais en Analgésie, les mots avaient été stérilisés. « Ne dis pas que tu es triste, mon fils », lui murmura la psy-mage de garde, une femme aux lunettes en forme de pilulier. « Dis que tu fais une dépression saisonnière. Et surtout, ne fais rien : aggraver ton cas serait une faute. »
On lui remit un parchemin d'exemption calligraphié à l'encre sympathomimétique :
« Par la présente, Zéphir est déclaré irresponsable de ses émotions, de ses actes et de toute pensée dépassant les 140 caractères. Signé : le Collège des thérapeutes royaux. »
Son père, soulagé, s'exclama : « Enfin ! Il a un diagnostic ! » Zéphir, lui, se regarda dans son miroir de poche et vit, pour la première fois, une victime. Ce fut son premier sourire depuis des lunes.

Les semaines passèrent. Zéphir, devenu Patient Officiel, se réveillait chaque matin avec la même question : « Quelle pilule prendre pour ne rien ressentir aujourd'hui ? » Les séances offertes par l’État (financées par une taxe sur les larmes non versées) se multipliaient. On y apprenait à « accuser son enfance », à « gérer son anxiété » (c'est-à-dire à la nourrir comme un animal de compagnie) et surtout, à ne jamais se demander : « Et si c'était à moi de changer ? »
Un soir, alors qu'il fixait son miroir de poche en mâchouillant une gélule « anti-ruminations », une pensée lui traversa l'esprit comme une écharde : « Si je ne suis responsable de rien, alors je ne suis plus capable de rien. »
Il tenta de chasser cette hérésie, mais elle revenait, tenace. Le royaume qui l'entourait semblait trop lisse, trop silencieux. Les rues étaient propres, les visages détendus, les conflits « recadrés »… et pourtant, quelque chose pourrissait.

« Nous avons éteint l’incendie de la vie avec le pétrole du diagnostic », murmura un vieux fou, un soir où Zéphir errait près des égouts. « Et nous nous étonnons que tout soit noirci. »
Cette nuit-là, Zéphir brisa son miroir de poche. Le lendemain, il s'enfuit de la clinique, poursuivi par les cris des Psy-Mages : « Reviens ! Sans nous, tu vas te perdre ! »
Il erra dans les Terres Ingrates, là où les Miroirs de Poche ne captaient plus le réseau. C'est là qu'il rencontra l'ermite aux mains calleuses, un vieil homme qui sculptait des cuillères en bois « parce que ça sert à quelque chose ».
« Tu as l’air perdu », grogna l’ermite sans lever les yeux.
« Je cherche la guérison », répondit Zéphir, la voix tremblante.

« La guérison ? » L’ermite éclata de rire. « Ici, on guérit en travaillant. Prends cette hache. Il y a un arbre mort plus bas. Abats-le et nous en ferons un pont. »
Zéphir recula. « Mais… et si je me blesse ? Et si je rate ? » Et si je n’y arrive pas ? »
L’ermite haussa les épaules. « Alors, tu auras mal, tu auras honte, et tu recommenceras. C’est ainsi qu’on devient vivant. »
Zéphir, les mains couvertes d'ampoules et le dos brisé, finit par abattre l'arbre. Puis un autre. Puis dix. Un jour, alors qu’il suait sous le soleil, il réalisa que son esprit, lui aussi, commençait à bourgeonner. Les nuits étaient moins douces, les matins plus rudes… mais pour la première fois depuis des années, il ressentait quelque chose. Pas de la joie. Pas de la tristesse. De la vie.

Lorsqu'il revint au Royaume d'Analgésie, son Miroir de Poche était éteint. Les Psy-Mages hurlèrent : « Regardez ! Il n'est pas coopératif ! » Mais Zéphir, lui, sourit. Il n’était plus « guéri » selon leurs critères. Il était responsable.
Quand le chancelier des apothicaires lui tendit une nouvelle pilule « pour atténuer cette dangereuse lucidité », il la jeta dans la rivière. « Gardez-la », dit-il. « J’ai déjà ma dose : elle s’appelle l’effort. »
On raconte qu'il devint plus tard le Grand Alchimiste du diagnostic. Non pas celui qui dissout les maux dans des fioles, mais celui qui enseigne aux autres à les surmonter.

Son unique remède ? Une phrase gravée au-dessus de la porte de son atelier : « Ne me dis pas que tu es lâche, mon fils. Dis-moi ce que tu comptes faire pour ne plus l'être. »
Et depuis ce jour, dans le royaume d'Analgésie, certains miroirs de poche se mirent à clignoter.
Morale (à prendre avec un grain de sel) : la vraie magie n'est pas d'effacer la souffrance, mais de lui donner un sens. Et ça, aucune pilule ne peut le faire à ta place.
Par Momo
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