Il était une fois, dans la lointaine contrée d'Anatolie-sur-Seine, un Grand Conseil de l'Ordre Lumineux qui régnait sur les Vivants. Au sommet de la citadelle de marbre, les Hauts Intendants savouraient ce qu’ils appelaient la « Solitude-Plaisir » : des journées entières à méditer dans des jardins suspendus, des soirées à siroter du vin seul face à des tableaux qui, eux aussi, ne répondraient jamais. Ils ne rompaient leur silence que pour assister à des bals masqués, où chacun dansait sans voir le visage de l'autre, ou à des séances de speed dating si exclusives que les participants en ressortaient plus seuls qu'ils n'y étaient entrés.
En bas, dans les entrailles de la cité, le peuple subissait la Solitude-Subie. Entassés dans des alvéoles de béton si étroites qu'ils entendaient leur voisin respirer sans jamais le croiser, les habitants travaillaient seuls devant des écrans, faisaient leurs courses seuls devant des bornes et avalaient des anxiolytiques pour noyer le silence de leurs soirées. Les rues étaient pleines, mais personne ne s'y rencontrait.

Lorsque les murmures du peuple devinrent trop bruyants, lorsque les statistiques révélèrent que l’espérance de vie chutait, que les naissances se faisaient rares et que les fous pullulaient dans les ruelles, le Premier ministre descendit sur le balcon de la citadelle. Devant une foule dont les visages étaient éclipsés par la lueur des écrans, il leva les bras et tonna :
« Peuple d’Anatolie ! Ne voyez-vous pas la grâce que nous vous offrons ? ». Blaise Pascal l'a écrit : tout le malheur des hommes vient de ne pas savoir rester en paix dans une chambre. Votre isolement n’est pas une malédiction, c’est une bénédiction ! ». Soyez libres ! » Soyez vous-mêmes ! »
Pour les aider à savourer ce don, les puissants ont inventé deux merveilles.
La pédagogie du lien social : des fonctionnaires payés pour ne rien comprendre appelaient les citoyens pour leur rappeler, d'une voix enjouée : « Soyez autonomes ! Mais n’oubliez pas de vous intégrer ! », Comme si l'on pouvait à la fois nager et se noyer dans la même eau.

Le Grand Secteur Marchand de l’Échappatoire : des marchands agréés vendaient, à prix d’or, des abonnements à des mondes virtuels dans lesquels il était possible de « retrouver ses amis d’enfance » (des avatars générés par algorithme) ou de discuter avec des spectres numériques de célébrités décédées. Plus le peuple dépensait pour fuir sa solitude, plus il s'y enfonçait. Et plus les coffres de la citadelle se remplissaient.
Au cœur d'un quartier prioritaire, ce nom ironique donné aux endroits où l'on privilégiait surtout l'oubli, vivait Philibert, un jeune homme dont le capital social était si faible qu'il n'avait même pas de chat pour lui tenir compagnie. Sa solitude était un bloc de plomb sur la poitrine. Les nuits, il remplissait des carnets de bord du vide, tandis que le grincement des algorithmes lui suggérait en boucle : « Et si vous essayiez notre nouvelle application de rencontre ? »
Un matin, alors qu'il hésitait entre la déprime et la déviance, les deux seuls horizons offerts aux déshérités par le royaume, Philibert fit un geste révolutionnaire : il éteignit son écran. Il raccrocha au nez de l’assistant d’insertion sociale. Il s'assit au milieu de sa chambre, face au mur.

D'abord, le silence fut insupportable. C'était la mort sociale que les Puissants brandissaient comme une menace. Mais Philibert tint bon. Jour après jour, en cessant de mendier un regard, un « like » ou un clic, il commença à explorer son propre esprit. Sa cellule devint un laboratoire. Il apprit à transformer la privation en forteresse. Par un retournement alchimique, sa solitude subie devint une solitude souveraine.
Il comprit alors l’hypocrisie des puissants : ils chantaient les louanges de la solitude pour que le peuple ne s’unisse jamais. Un peuple isolé ne se révolte pas.
Il découvrit également un secret : lorsque dix mille personnes se taisent et réfléchissent en même temps dans dix mille chambres séparées, le silence change de nature. Il devient épais. Il devient électrique.
Un soir, Philibert sortit. Non pas pour aller au café, où l'on parlait sans s'écouter, ni pour s'inscrire sur un site de rencontre, où l'on choisissait son prochain partenaire comme on commanderait un plat, mais simplement pour marcher dans la rue.

Il croisa le regard d'une femme seule, puis celui d'un vieil homme aux yeux creusés. Sans un mot, par la simple posture de ceux qui n’ont plus peur du vide, ils se reconnurent. Puis un autre. Puis dix. Puis cent...
L’injonction à l’autonomie des Puissants s’était retournée contre eux. Le peuple n'était plus une poudre d'atomes désespérés, mais une armée de sages solitaires unis par une compréhension muette et souterraine.
Lorsque les Puissants, du haut de leur citadelle, virent la rue se remplir d’une foule immense et parfaitement silencieuse, un frisson leur parcourut l’échine. Pour la première fois, dans leurs palais de marbre, ils connurent la solitude véritable.
Ce fut terrible.
Par Momo
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