Volutes

L'aventure d'une vie

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Vers le bas
Le royaume des vents pressés
Vendredi 24 juillet 2026 13:53

Il était une fois, dans le royaume d'Instantia, un peuple qui avait un jour percé le redoutable secret du Grand Accélérateur. Au début, l’idée parut inoffensive, presque géniale. Pourquoi, en effet, perdre vingt minutes à écouter le héraut vanter, de sa voix traînante, les mérites de la dernière récolte de navets ? Trois minutes de couinements aigus suffisaient amplement à en saisir l’essence. On installa donc des cornes acoustiques qui doublaient la vitesse des crieurs publics. Les oreillettes frémirent de satisfaction : le temps se pliait enfin à la volonté des hommes.

Mais le pli était pris. L’impatience, qui était hier un simple défaut, devint une vertu cardinale.

Bientôt, la jeunesse d'Instantia, surnommée la « Génération Zéphyr », trouva le monde d'une lenteur insupportable. Il fallait accélérer. Tout.

La musique fut la première victime. Les symphonies, jugées trop bavardes, furent réduites à de joyeuses stridulations de trente secondes. Les opéras, ces monstres de langueur, s'expiraient en un éternuement. Puis vint le tour du théâtre : la célèbre tirade du prince hésitant devant un crâne, chef-d’œuvre de mélancolie, se résuma en un éclat de rire : « Être ? Non. Suivant ! »

Les directeurs de galeries d'art, horrifiés par la désertion des salles, eurent une idée de génie : installer des tapis roulants à quarante kilomètres à l'heure devant le Louvre local. Désormais, on pouvait contempler La Joconde dans un froufrou d'air frais, enregistrer sa présence d'un clignement d'œil et ressortir avant même d'avoir eu le temps de bâiller.

Mais le chef-d’œuvre de cette révolution fut sans conteste la Loi du Septième Art.

Un soir, lors du grand festival de la capitale, le film le plus mélancolique du royaume fut projeté : une fresque poétique sur le passage du temps. Pour « capter le jeune public », les organisateurs eurent l’audace de faire tourner les projecteurs à toute allure. L’œuvre, qui durait jadis deux heures avec ses paysages contemplatifs et ses regards lourds de sens, fut expédiée en dix-sept minutes chrono.

À l'écran, les personnages ne marchaient plus, ils frénétisaient. Les scènes d'amour ressemblaient à des combats de puces et les tragédies familiales se déroulaient au rythme d'une machine à coudre emballée. Les spectateurs sortirent, les yeux injectés de sang, mais le cœur léger : ils avaient consommé de la culture. Et il leur restait encore quarante minutes pour avaler douze autres films sur leurs minuscules écrans.

Un vieux sage, qui aimait encore poser un pied devant l’autre, osa un jour interroger le Grand Conseil des Zéphyrs :

— Mais enfin, si vous allez si vite, que faites-vous du temps ainsi gagné ?

Le chef des Zéphyrs, le regard déjà convulsif, lui répondit sans cesser de tapoter du pied :

— Nous l’utilisons pour aller encore plus vite… vers la suite !

Ainsi fut décrétée la Grande Compression Finale.

On apprit à avaler des repas de sept services sous forme de suppositoires nutritionnels ingérés en marchant. On inventa le « speed-mariage », où l'on se disait « Oui-Je-Le-Veux-On-Divorce ? » en traversant un portique automatisé. On créa la micro-retraite, accordée pendant la pause déjeuner de dix-neuf ans et demi.

Et l’inévitable advint.

À force d'accélérer pour ne rien rater, les habitants d'Instantia finirent par vivre leur existence entière entre le petit-déjeuner et l'heure du thé. Ils naissaient à 8 h, obtenaient leurs diplômes à 8 h 15, traversaient leur crise de la quarantaine à 8 h 30 et s'éteignaient paisiblement à 8 h 45, ravis d'avoir été productifs chaque jour.

La légende raconte qu'on ne gravait plus de longues épitaphes sur leurs tombes, alignées le long d'une autoroute à douze voies. Juste un symbole taillé dans la pierre : ⏩ x2.0.

Moralité : à trop vouloir écourter le voyage sous prétexte d’arriver plus vite, on finit par passer à côté du paysage… et par arriver à destination bien avant d’avoir vécu.



Par Momo

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