Ostentia n'était pas un royaume comme les autres. Ici, la valeur d'un homme ne se mesurait ni à l'étendue de ses terres, ni à la noblesse de son âme, mais à l'angle exact de sa mandibule. Les rues résonnaient du cliquetis des galets frappant les joues, du craquement des mâchoires mastiquant des résines de pierre et des murmures des marchands de prothèses qui promettaient, pour trois pièces d'or, une symétrie divine.
Au cœur de la cité se dressait le Grand Miroir Flou, une entité capricieuse qui projetait chaque matin les nouveaux canons de la virilité suprême. Un jour, ce sont les pommettes saillantes comme des lames de couteau ; le lendemain, les mentons fuyants, signe d'une âpreté intellectuelle (même si personne ne savait vraiment ce que cela signifiait). Les habitants d’Ostentia vivaient dans la terreur de ne pas correspondre à ces images éphémères, aussi insaisissables que les reflets dans une flaque d’eau.

C'est ainsi que naquit la Grande Ciselure.
La Grande Ciselure était une épidémie de vanité, une fièvre esthétique qui avait contaminé chaque recoin du royaume. On y trouvait :
- Les briseurs d’os : des fanatiques qui se frappaient le visage avec des galets de rivière, persuadés que la douleur était le burin de la beauté. Leurs joues, couvertes d'ecchymoses violettes, étaient censées devenir aussi creuses que celles des statues du temple des Idéaux. Certains y perdirent même des dents. D’autres, la raison.
- Les mâcheurs de gomme de pierre : une secte silencieuse, les mâchoires toujours en mouvement, mastiquant une résine noire et dure comme du basalte. Leur but ? Obtenir un masséter si développé qu’il pourrait broyer des diamants. Beaucoup finissaient avec la mâchoire disloquée, mais ils souriaient (ou du moins essayaient) : la souffrance était le prix de la perfection.
- Les prêtres du Dieu Jawline : les vrais gagnants de cette folie. Vendeurs de prothèses en titane, d'élixirs à base de limaille de fer et de masques de cire pour dissimuler les imperfections, ils s'enrichissaient sur le dos des insécurités. Leur slogan ? « Un visage sans défaut est un visage sans âme… mais qui s'en soucie ? »

Lino était un jeune homme ordinaire, du moins au début. Comme tout le monde, il avait grandi en entendant dire que son visage était une erreur à corriger. Il commença par le softmaxxing : crèmes glacées pour affiner les pores, exercices faciaux devant le miroir et nuits à dormir sur le dos pour éviter les rides. Puis vint le hardmaxxing : fils de fer sous la peau pour tendre les traits, injections de plâtre pour combler les creux, et enfin… le marteau de la virilité.
À chaque coup, il se disait : « Encore un effort, et je serai enfin digne. »
Son visage devint une armure de marbre : lisse, froid, parfait. Le Grand Miroir Flou l’approuva. Les femmes (et les hommes) le regardaient avec admiration. Mais Lino ne sentait plus rien. Pas même la douleur.
Un matin, alors qu'il s'apprêtait à asséner un dernier coup de marteau pour parfaire sa symétrie, son os zygomatique craqua. Net. Sec. Comme un arbre mort sous la hache.

Son visage asymétrique et gonflé fit scandale. « Regardez-le ! Il a l’air… humain ! » s’exclamèrent les briseurs d’os. « Une honte pour Ostentia ! » renchérirent les prêtres du Dieu Jawline. On le bannit de la place publique. « Va donc chez les Inachevés, toi qui as échoué à te sculpter toi-même », lui lancèrent-ils en riant.
C’est ainsi que Lino commença son voyage forcé vers la Montagne du Souffle, ce lieu maudit où vivaient ceux que le royaume avait rejetés : les visages trop ronds, les nez trop crochus, les sourires trop larges… les Inachevés.
Au sommet, entre les nuages et le vent, il trouva un vieil homme assis devant un tour de potier. Il ne sculptait ni le marbre, ni le titane. Il modelait de l'argile.

« Regarde mes traits, vieil homme », dit Lino en bombant le torse (ou ce qu’il en restait). « Ne suis-je pas proche de la perfection, malgré… » (Il désigna son visage tuméfié).
Le potier sourit. Un vrai sourire, large et ridé qui fit grincer les articulations de Lino, trop raides pour l'imiter.
« Tu as transformé ton visage en prison », répondit-il en continuant de tourner son argile. « Un visage n’est pas une statue que l’on contemple, c’est une fenêtre par laquelle l’être respire. À force de vouloir ressembler à un chasseur, tu as oublié que tu étais le gibier de ta propre vanité. »
Lino voulut protester, mais sa mâchoire trop rigide ne lui permit que de grogner.
Le vieil homme désigna l’horizon où le vent sculptait les dunes avec grâce.

« Regarde. Le vent ne brise pas le sable. Il danse avec lui. Il le façonne, le déforme, le rend vivant. Toi, tu as choisi la pierre qui, elle, ne danse pas. Elle se fend. »
Lino comprit alors la dualité d'Ostentia.
La forme : le piège de l’ego, l’obsession du paraître poussée à l’absurde par une société avide de masques.
Le fond : l’essence spirituelle, le mouvement, la vie qui coule, qui respire, qui change.
Son initiation commença ce jour-là : réapprendre la fluidité. Abandonner la rigidité du titane pour retrouver la souplesse de l’argile.

Lorsque Lino revint à Ostentia, ce ne fut pas en triomphateur. Son visage avait retrouvé son asymétrie naturelle et ses traits étaient redevenus humains. Les briseurs d’os le pointèrent du doigt. « Regardez-le ! Il a renoncé ! » Les mâcheurs de gomme de pierre ricanèrent. « Il a l’air… heureux. Quelle horreur ! »
Mais Lino sourit. Il sourit vraiment. Ce sourire imparfait, tordu et vivant fut comme une fissure dans le Grand Miroir Flou.
Il avait en effet découvert la vérité : les visages taillés d’Ostentia, aussi parfaits fussent-ils, étaient incapables de rire sans se briser. Lui, au moins, était libre. Et pour la première fois depuis des années, il respira.
On raconte que le Grand Miroir Flou se brisa net, un matin sans vent, des années plus tard. Certains affirmèrent que c’était à cause d’un défaut de fabrication. D'autres que c'était à cause de Lino qui avait soufflé dessus.
Quant à Lino, on le revit parfois assis sur la Montagne du Souffle, modelant de l'argile avec le vieux potier. Ses mains sculptaient désormais le vent.
Par Momo
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