Il était une fois, au cœur des montagnes de l'Éveil, un homme nommé Zénon. Depuis des années, il gravissait les contreforts escarpés de la Conscience, traversait la forêt des doutes dont chaque arbre murmurait des questions sans réponse, franchissait à gué le torrent des habitudes dont les eaux tumultueuses entraînaient les pensées usées, et escaladait, les doigts en sang, la paroi des illusions, ce mur de brume où chaque prise semblait réelle… jusqu’à ce qu’elle ne le soit plus.
Un matin, enfin, les muscles tremblants et l’âme en liesse, Zénon atteignit un plateau verdoyant. L’air y était si pur qu’il paraissait avoir lavé toute pensée superflue. L’horizon s’étendait, immense, comme une promesse tenue. Et surtout, il n'y avait plus de pente à gravir.

Il s'effondra sur l'herbe, le souffle court, les yeux brillants.
« Enfin… » murmura-t-il, la voix brisée par l’émotion. « J’ai compris. Je suis arrivé. Je suis… éveillé. »
Fier de son nouveau titre de « Parvenu de l’Esprit », Zénon décida qu’il était temps de s’installer. Il planta dans le sol un panneau de bois grossièrement taillé sur lequel il avait écrit : « Terminus. Sagesse absolue. Prière de ne pas déranger le flot cosmique. »
Pour incarner sa nouvelle perfection, il adopta une posture immuable, aussi rigide que ses nouvelles convictions. Il arborait un sourire mystique, figé comme une peinture sur porcelaine (essentiel pour la crédibilité). Le dos droit comme une épée plantée dans la terre.
Un silence si lourd qu'il en devint une sorte de condescendance bienveillante envers les pauvres âmes qui s'agitaient encore, là-bas, dans la vallée.

Les trois premières années passèrent dans une béatitude d'immobilisme. Zénon savourait l'idée qu'il n'avait plus rien à apprendre, plus rien à changer, plus rien à guérir. Il était l’aboutissement. Le chef-d’œuvre achevé.
Mais la nature n’aime pas le vide. L’évolution, quant à elle, déteste l’immobilité.
Au bout de la quatrième année, une mousse verte commença à pousser sur son genou gauche, d'abord timidement. Zénon, croyant à une bénédiction de la Terre-Mère, la laissa faire. Puis ses articulations se pétrifièrent, aussi rigides que le granit du plateau. Son sourire mystique, fendu par les gelées hivernales, se transforma en une grimace grotesque, comme si la montagne se moquait de lui.

Un matin, un vieil homme aux guenilles usées par les vents, un sac de voyage poussiéreux en bandoulière et des sandales trouées par les chemins, traversa le plateau d'un pas léger. Il s'arrêta devant Zénon, qui ressemblait désormais davantage à une statue oubliée des dieux qu'à un être de chair et d'os.
« Tiens, une nouvelle borne kilométrique », s'amusa le vieil homme en tapotant l'épaule de pierre de Zénon. Indigné, Zénon parvint à articuler, les lèvres scellées par l’orgueil :
— Je ne suis pas une borne. Je suis le but. L’Arrivée. Le Grand Tout Fixe.
Le vieil homme éclata d'un rire si franc que les nuages, surpris, laissèrent échapper quelques gouttes de pluie. Les oiseaux, effarouchés, prirent leur envol en croassant.
— Le but ? répéta-t-il en essuyant une larme. Sur cette petite terrasse ? Mon pauvre ami, tu as confondu une aire d'autoroute avec le paradis.
— Regarde au-dessus de toi, dit le vieil homme en désignant le ciel de son bâton noueux.

Zénon, qui n’avait pas levé les yeux depuis des années, peut-être par peur que sa posture parfaite ne se brise comme du verre, fit un effort surhumain. Ses vertèbres craquèrent comme du bois sec. Il vit alors.
Au-dessus du plateau, dissimulé par un épais brouillard que sa vanité n'avait jamais daigné percer, se dressait un pic monumental, dix fois plus haut, qui semblait percer les étoiles. Et au-delà, on devinait les silhouettes d'autres montagnes encore plus immenses et mystérieuses, qui paraissaient se perdre dans l'horizon comme une échelle vers l'infini.
— Le chemin ne s’arrête jamais, murmura le vieil homme, la voix teintée d’une sagesse aussi vieille que le monde. Dès que tu crois être arrivé, tu ne fais pas preuve de sagesse, tu fais de la taxidermie. Tu t'es empaillé toi-même dans ta propre certitude.

Zénon sentit d'abord une vague de panique lui glisser dans le dos, froide comme la mort. Puis vinrent la honte, puis… quelque chose d’autre. Quelque chose de léger. De vivant. Le doute. Le merveilleux, le doute vivant.
— Mais si je bouge, je vais perdre ma perfection ! s'exclama-t-il, la voix tremblante.
Le vieil homme sourit, ses yeux pétillant comme des étoiles filantes.
— La seule perfection de la vie, c’est le mouvement. Si tu restes là, tu ne seras bientôt plus qu’un perchoir pour les pigeons. Libre à toi, bien sûr.
Et sans un mot de plus, il repartit, attaquant la pente suivante avec la joie d'un enfant, ce qui fit sourire les pierres elles-mêmes.
Zénon resta seul un long moment. Il regarda la mousse sur son genou. Il regarda la montagne infinie.

Puis, dans un éclat de rire si puissant qu'il brisa instantanément sa gangue de pierre, il se leva.
Il s'étira, sentant ses os craquer comme du bois qui se réveille.
Il saisit son panneau « Terminus » et le jeta dans le ravin.
Enfin, le cœur léger, il emboîta le pas du vieil homme.
Car il venait de comprendre la première véritable leçon de l’initiation : le sommet n’est jamais qu’une marche vers le suivant.
Par Momo
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