Volutes

L'aventure d'une vie

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Le tailleur de chair
Lundi 27 juillet 2026 12:55

Au cœur du royaume de TikTok-sur-Seine, où les rivières numériques charriaient des flots d'images plus lisses que l'eau des canaux, régnait une loi aussi ancienne que les premiers selfies : la perfection n'était pas un idéal, mais une obligation.

Les rues y étaient pavées de likes, les murs tapissés d'écrans plus brillants que le soleil et les habitants, ces sujets éblouis, marchaient courbés sous le poids des regards qu'ils ne voyaient pas, mais qu'ils sentaient peser sur eux comme une lame de fond. La nature, dans sa clémence distraite, avait osé doter les corps de courbes, de plis et de reliefs, des détails aussi scandaleux qu'inutiles dans un monde où tout devait être plat, symétrique et photogénique.

Car le dogme de la grande fenêtre carrée veillait. Ce catéchisme moderne, prêché par les apôtres de l’algorithme, enseignait que la beauté était une équation simple : un corps = un filtre + un scalpel – une once d’humanité.

Célia avait seize ans, des yeux verts comme l'envie et une chevelure brune qui tombait en boucles aussi rebelles que son esprit. Son corps, lui, était fonctionnel, vivant et imparfait, ce qui constituait trois crimes dans le Royaume.

Un soir, alors que la lumière bleutée de son écran caressait son visage comme une lame émoussée, elle découvrit, horrifiée, que sa chair osait dépasser. Pas de beaucoup, non : quatre centimètres de longueur sur un de largeur, à peine assez pour ombrager la perfection, mais assez pour la condamner. Une excroissance, un défaut de fabrication, une insulte à l’harmonie des flux numériques.

Elle consulta les Écritures saintes (c'est-à-dire les stories éphémères des influenceuses bénies par l'algorithme) et y lut son arrêt de mort social : « Ton corps n'est pas à toi. Il est à eux. Et eux n'en veulent pas. »

Le lendemain, vêtue de sa honte comme d'un manteau trop lourd, elle se présenta devant le temple de la correction, une clinique aux murs blancs et aseptisés où l'odeur de l'antiseptique masquait à peine celle, plus tenace, de la peur et du désespoir monétisé.

Le docteur Alexandre, grand prêtre de ce culte, l'accueillit avec un sourire aussi lisse que les fronts de ses patientes. Il portait une blouse immaculée et des gants stériles, et affichait cette sérénité des hommes qui savent que la souffrance des autres est leur fonds de commerce.

« Si ça la rend heureuse, je le fais. Qui suis-je pour juger ? »
Maxime gravée sur le fronton des cliniques du Royaume, attribuée à un Maître-Chirurgien dont le nom s’efface sous les néons.

« Ma petite », murmura-t-il en ajustant sa lampe frontale comme un phare sur un naufrage, « vous avez raison de venir. La nature est une mauvaise couturière. Elle laisse des fils qui dépassent. Moi, je les coupe. »

Célia, tremblante, osait à peine respirer. Elle aurait voulu demander : « Mais pourquoi ? Pourquoi faut-il que je saigne pour plaire ? »

Mais les mots restèrent coincés dans sa gorge, étouffés par des années de conditionnement, de comparaisons et de honte distillées goutte à goutte par les écrans.

Le docteur, lui, ne se posait jamais ces questions. Il n'avait pas à comprendre. Son rôle n’était pas de guérir, mais de tailler. Et le business était florissant. D'un geste théâtral, il fit danser la lame du bistouri sous la lumière crue.

« Si ça vous rend heureuse, je le fais. Qui suis-je, moi, simple artisan du bonheur tarifé à quatre mille écus la demi-heure, pour juger ? »

D'un mouvement précis, presque artistique, il sculpta. Pas de douleur, l’aiguille de l’anesthésie avait veillé à cela. Pas de cri, la honte avait scellé les lèvres de Célia. Juste le son sourd de la chair qui cède, celui d'un morceau de soi qui tombe sur le plateau en inox, sanglant, inutile, enfin libre.

En cinq minutes, c'était fait. L’intime fut raboté. L’excès fut effacé. La norme fut rétablie. Et Célia, le sourire vide, paya en souriant à son tour, comme on remercie un boucher d'avoir bien découpé sa viande.

Pendant ce temps, de l'autre côté de la Seine numérique, les jeunes hommes du Royaume subissaient leur propre excommunication corporelle. Hantés par les étalons gonflés à l’hélium des vidéos pornographiques, ils se rendaient chez les Alchimistes du Volume, ces sorciers modernes qui promettaient de développer à la fois l’ego et les muscles.

« Un calice trop étroit ? Une injection de confiance en soi, et hop ! »

« Des pectoraux qui ne remplissent pas assez l’écran ? Voici la potion magique : 500 écus le millilitre de vanité. »

Les corps n'appartenaient plus à leurs propriétaires. Ils étaient devenus des produits d’appel, des supports publicitaires, des toiles à retoucher.

Les femmes rabotaient. Les hommes gonflaient. Et le Royaume applaudissait. Les caisses enregistreuses chantaient en chœur avec les bistouris.

Les corps interchangeables défilaient dans les rues, plats comme des écrans, lisses comme des mensonges et vides comme les promesses des influenceurs.

On avait enfin vaincu la nature. Non pas en la comprenant ou en l’aimant, mais en la découpant jusqu’à ce qu’elle rentre dans le cadre.

Ce soir-là, Célia se regarda dans le miroir de sa chambre. Son corps était parfait. Conforme. Normé. Approuvé.

Pourtant, en touchant l'endroit où la lame avait passé, elle sentit une absence, comme un trou dans son âme. Pour la première fois, elle se demanda : « Mais qui suis-je, maintenant que je n’ai plus de défauts ? »

Mais la question resta sans réponse. Le miroir, lui, ne répondait jamais. Il se contentait de réfléchir, et dans ce royaume, réfléchir, c'était déjà trop.

Moralité (ou l’art de couper les ailes pour mieux voler)

Autrefois, le scalpel guérissait les blessures de la chair ; aujourd'hui, il corrige les blessures de l'image. Jadis, on taillait la pierre pour bâtir des cathédrales ; aujourd'hui, on taille les corps pour récolter des likes. Quand la liberté consiste à se faire scier les os pour entrer dans le moule, le bourreau ne porte plus de masque. Il a un site web, des avis cinq étoiles et une carte de fidélité.

Et nous ? Nous sommes les moutons qui payons pour qu’on nous tonde.



Par Momo

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