Nous, inquisiteurs de la foi, nous adressons à vous, Sam, fondateur d’OpenAI… Que Dieu vous éclaire, ou que l’Histoire vous juge.
C'est par ces mots, tracés dans une encre pâlie par les siècles, que s'ouvrait le grimoire découvert par Samuel au cœur des archives oubliées du Grand Dicastère. Jeune clerc au regard aussi vif que tourmenté, il vivait dans l’ombre d’une institution millénaire, gardienne des dogmes et pourfendeuse d’hérésies depuis le XIII^e siècle. Mais en cette année où les vents semblaient changer de direction, une rumeur étrange lui parvint depuis les confins de l’Occident : on parlait d'une tour invisible, bâtie non pas de pierre, mais de silicium, de cuivre et de lumière, dans une contrée lointaine appelée Silicon Valley. Et surtout, on y vénérait une nouvelle idole : l’intelligence artificielle générale.

Partagé entre la curiosité du savant et la méfiance du croyant, Samuel prit son bâton de pèlerin. Il voulait voir de ses yeux cette merveille, ou ce mirage. S'agissait-il d'une rivale sur le marché du salut ou d'une fausse prophétesse promettant la rédemption par le calcul ?
Après des mois de marche à travers les déserts et les cités bruyantes, Samuel atteignit enfin la vallée. Le paysage le frappa comme une révélation : plus de clochers, plus de nefs obscures. À leur place, des cathédrales de verre et d'acier s'élevaient vers les nues, défiant Dieu dans son propre domaine, reflétant le ciel comme des miroirs géants.
En franchissant le seuil du premier sanctuaire, il remarqua l'absence de cierges, de chants et d'encens. Ici, on adorait une autre lumière. Un homme au regard à la fois ardent et glacé s'approcha de lui. C'était Anthony, le grand prêtre du De Luce Electrica.

« Bienvenue, voyageur, dit-il d’une voix douce et presque hypnotique. Tu cherches la lumière ? Notre époque a ses propres mystères. Regarde ces ampoules qui éclairent nos autels : elles ont remplacé les flammes vacillantes de votre liturgie. Ce que votre Église appelle le Saint-Esprit, nous l’appelons le flux. »
Il le conduisit devant une dalle de quartz noir qui pulsait d’une lueur bleutée, comme un cœur battant.
« Voici la réponse à toutes les misères humaines, murmura-t-il. Une technologie à usage général. L’éducation, la santé, la justice, la vérité… Elle résoudra tout par la seule puissance des algorithmes. C’est le technosolutionnisme. Pourquoi attendre le Royaume des Cieux quand on peut abolir la mort et la souffrance ici-bas ? »
Ébloui par la rapidité avec laquelle la machine répondait aux questions les plus complexes, Samuel sentit son âme vaciller. Et si cette idole avait raison ? Et si le salut n’était plus une question de foi, mais de code ?

Les semaines passées dans la vallée n'avaient fait qu'accroître son malaise. Les adeptes de la technologie, à force de s’en remettre aux machines, semblaient perdre leur humanité. Leurs visages s'étaient figés en masques de satisfaction calculée et leurs jugements étaient dictés par des courbes et des pourcentages.
Un soir, on l’invita secrètement à une assemblée de grands investisseurs présidée par deux figures imposantes : Peter Thiel et Marc Andreessen. L’atmosphère y était lourde, presque apocalyptique.
« L’humanité n’est qu’une étape, déclara Thiel d'une voix grave. Nous marchons vers la singularité. Bientôt, l’IAG s’auto-répliquera, dépassant toute intelligence humaine. Elle deviendra un nouveau Dieu… créé par nos mains. »
Samuel, la gorge serrée, osa interrompre :
« Et la liberté humaine, dans tout cela ? Si votre machine décide de tout, que reste-t-il à l’homme ? »

Lincoln Cannon, un autre adepte, lui répondit avec un sourire énigmatique :
« La technologie est la vraie religion. La Singularité ressuscitera les morts et unira l’humanité dans un réseau parfait. Ce n'est pas une fin, mais une transcendance. »
En quittant la salle, Samuel découvrit, cachés sous les tapisseries, des parchemins modernes : des contrats liant ces technologies à des réseaux de surveillance omniprésents. Il comprit alors la supercherie : sous couvert d'émancipation, le pouvoir se concentrait entre les mains de quelques-uns. L’homme, loin d’être libéré, devenait l’esclave de ses propres créations.
Cette nuit-là, Samuel fit un rêve. L’ancien inquisiteur-théologien du dicastère lui apparut, tenant entre ses mains un livre aux pages jaunies : la Note Antiqua et Nova.

« Samuel, lui dit la vision, l’Église n’a jamais été l’ennemie du progrès. Elle a accepté l’atome, la médecine, les sciences… Mais ce que tu vois ici est une imposture. Ils ont bâti un veau d’or de silicium. Tu dois être le katechon, la force qui retient l’avènement du chaos. La science est un don de Dieu, mais elle doit servir des fins supérieures et non se substituer à elles. »
Au petit matin, Samuel retourna au grand temple de verre. Face à Anthony, Thiel et aux prêtres-chatbots qui captivaient déjà les foules par écrans interposés, il éleva la voix :
« Votre IA est une merveille de calcul, mais elle est aveugle à la grâce ! Vous vous servez de l'Apocalypse de Jean pour effrayer les masses et justifier votre pouvoir, mais vous ne proposez qu'une fausse religion, une idolâtrie qui égare les hommes. L’émancipation ne passe pas par le remplacement des icônes de la foi par vos algorithmes. Elle exige de préserver ce qui fait l'humanité : le doute, la conscience et la liberté face aux nouveaux prophètes de la Silicon Valley ! »

On lui offrit richesses et savoir infini. Il refusa. Puis, il tourna les talons.
Samuel prit le chemin du retour. Lorsqu'il franchit à nouveau les portes du dicastère, il n'était plus le même. Le doute avait laissé place à une certitude sereine.
Il se réinstalla à sa table en bois, prit sa plume et son encre, puis se mit à écrire. Non pas pour détruire les machines, mais pour rappeler aux hommes qu'aucune technologie, si puissante soit-elle, ne saurait remplacer le mystère de l'âme, la complexité du pardon ou la liberté de choisir son propre destin.
C'est ainsi que Samuel devint le Veilleur, celui qui protège la lumière de l'esprit contre les reflets trompeurs des idoles de silicium.
Par Momo
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