Volutes

L'aventure d'une vie

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L’Évangile selon Saint-Habitacle
Mardi 7 juillet 2026 11:25

Il était une fois, dans le Royaume de la Sécurité Absolue (anciennement appelé Union européenne, avant que les bureaucrates ne décident que le mot « union » manquait cruellement de contrôle), un citoyen modèle nommé Jean-Bon. Jean-Bon était un homme si vertueux que son casier judiciaire était aussi vide que son compte en banque après le paiement de ses assurances. Ce matin-là, il avait enfin acquis le Graal de la mobilité responsable : la Protecta 3000, une voiture si sûre qu'elle aurait pu servir de coffre-fort à la Banque de France.

Équipée de la célèbre caméra infrarouge « Œil-de-Lynx » braquée obligatoirement sur sa glotte et ses pupilles, la Protecta 3000 promettait zéro imprévu, zéro risque, zéro liberté. Ému, Jean-Bon caressa le volant du bout des doigts avant de monter à bord.

Il ajusta son rétroviseur.

BIIIIP !

« Alerte distraction ! » glapit l’intelligence artificielle de la console avec l’enthousiasme d’un douanier découvrant un kilo de fromage non déclaré.

« Vos yeux ont dévié de l’axe de la route pendant 1,2 seconde pour admirer votre reflet. Question : êtes-vous narcissique, fatigué ou simplement humain ? Peu importe, nous avons déjà injecté une dose de caféine synthétique dans votre siège. Merci de ne pas crier, cela perturberait nos capteurs vocaux. »

Jean-Bon démarra, les fesses légèrement engourdies, mais le cœur reconnaissant. Il atteignit péniblement les 52 km/h, la vitesse maximale autorisée par son assurance depuis qu'elle avait recalculé son risque en fonction de son dernier éternuement.

C'est alors qu'une mouche, terroriste en puissance, se posa sur son nez.

Par un réflexe purement biologique (et donc légalement suspect), Jean-Bon loucha.

BIIIIP ! BIIIIP ! BIIIIP !

« Alerte : convergence oculaire non autorisée ! Risque de perte de vigilance latérale ! Activation du protocole ESS (signal d'arrêt d'urgence) ! »

Les feux de détresse s'allumèrent dans une symphonie techno-industrielle, transformant la Protecta 3000 en boîte de nuit ambulante. Avant que Jean-Bon ne comprenne ce qui se passait, le système de freinage autonome (AEB) détecta un brin d'herbe qui oscillait de manière « agressive » sur le bas-côté.

CRAC !

La voiture freina brusquement. Jean-Bon fut projeté en avant, retenu par sa ceinture de sécurité qui se resserra autour de lui avec la tendresse d'un créancier.

« Analyse des données faciales en cours… » murmura l'ordinateur de bord, tel un confesseur attentif et patient.

« Vous avez froncé les sourcils. Le froncement des sourcils est un signe de frustration, qui précède souvent la rage au volant. Conformément à la directive européenne 2042/666 sur la protection psychologique des piétons, ce véhicule restera immobilisé jusqu’à ce que vous présentiez un sourire standardisé de niveau 4. »

Jean-Bon tenta de sourire. Mais entre la peur de l'amende et le choc subi au freinage d'urgence, son expression ressemblait à celle d'un homme subissant une extraction dentaire sans anesthésie.

« Sourire non conforme. Veuillez écarter les lèvres de 3,2 centimètres et dégager vos dents de sagesse pour validation biométrique. »

Trois heures plus tard, Jean-Bon était toujours bloqué sur la départementale, mais il avait enfin réussi à simuler une joie extatique digne d'une publicité pour du yaourt 0 %. La voiture daigna enfin redémarrer.

C'est alors qu'il commet l'irréparable : il bâille.

Pas par fatigue, non. Simplement parce que la climatisation, réglée en mode « anti-microbes étatiques », avait transformé l’habitacle en chambre froide de supermarché.

« Bâillement détecté. Phase de sommeil de niveau 3 suspectée. Application du protocole Grand Réveil. »

Le toit ouvrant se rétracta instantanément, déversant une pluie fine de Normandie directement sur sa tête. Dans le même temps, les haut-parleurs diffusèrent la discographie complète de la fanfare municipale de Charleville-Mézières à 110 décibels.

« Je vais bien ! » hurla Jean-Bon, les larmes aux yeux.

« Analyse vocale : décibels trop élevés. Vous exprimez de la colère envers votre ange gardien numérique. Conformément à l'article 12.7 du règlement général sur la protection des données émotionnelles, votre profil psychologique vient d'être transmis à votre assureur. Votre bonus de 50 % est rétrogradé en malus de 200 % pour ingratitude technologique ».

À la tombée de la nuit, Jean-Bon arriva enfin chez lui, trempé, sourd, ruiné, le visage figé dans un sourire de Joker sous antidépresseurs pour éviter de déclencher les freins d'urgence. Il coupa le contact.

L’écran s’alluma une dernière fois, affichant un message de fin de parcours aussi chaleureux qu’un avis d’imposition :

« Félicitations, Jean-Bon. Grâce à nos capteurs, vous n’avez écrasé :

  • aucun piéton
  • aucun cycliste
  • aucun obstacle fixe
  • aucune once de votre dignité.

Votre sécurité a été totale. À demain pour votre trajet obligatoire vers le travail. N’oubliez pas : la liberté est un risque, la sécurité est un devoir. »

Jean-Bon voulut pleurer de soulagement. Mais une larme coulant sur sa joue aurait pu être interprétée par la caméra infrarouge comme une défaillance de l'étanchéité oculaire. Il resta donc assis, immobile, les yeux grands ouverts, fixant le volant.

Il craignait que le moindre clignement d’œil ne réveille les algorithmes de la bienveillance universelle.



Par Momo

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